Les assassins de mon frère occupent des fonctions gouvernementales en Iran

Article publié le 30 octobre 2017
Article publié le 30 octobre 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Une mission d'enquête internationale indépendante est la première étape pour découvrir la vérité sur les exécutions en masse de 1988 dans les prisons en Iran

par Massoumeh Raouf

  • Arrêté à 16 ans, mon frère a passé cinq ans dans les cachots des ayatollahs ; il a ensuite été sauvagement exécuté à la prison de Orumiyeh dans l’ouest du pays, durant les massacres de 1988.
  • En juillet 1988, des agents du Corps des gardiens de la République islamique (Pasdaran) ont transporté les prisonniers politiques jusqu'aux collines entourant le lac Orumiyeh et ont fait une véritable boucherie à l'arme blanche telle que des couteaux, machettes, gourdins, cognées et haches.

Récemment, alors que je visitais une exposition à Paris sur les victimes des massacres de 1988, une photo montrant les visages des tueurs a retenu mon attention. Le visage méprisable d'une personne qui, il y a 35 ans, m'avait "condamnée" à 20 ans d'emprisonnement après une séance du tribunal de dix minutes. Cela m'a ramenée vers mon passé. La photo était celle d'un mollah nommé Moghadassi Far, juge religieux de la ville de Rachte et l'un des dirigeants du "Comité de la Mort" de cette ville importante située sur les bords de la mer Caspienne. Il a pris part au massacre de plus de 30.000 prisonniers politiques en Iran et est maintenant un responsable de haut rang au sein du régime actuel de ma patrie.

Je peux encore entendre le rire terrifiant des tortionnaires. Ces criminels qui nous disaient : "maintenant vous êtes en notre pouvoir, nous ferons de vous tout ce que nous voulons."  J'ai plusieurs fois entendu les bourreaux affirmer que "s'il devait y avoir un soulèvement populaire, vous seriez les premières à être tuées".  Les gardiens de la prison de Rachte hurlaient à nos oreilles : "Sortez de votre esprit que vous allez être victorieux et que vous sortirez en héros de la prison. Seuls vos cadavres quitteront la prison."

Ce bourreau, Mollah Moghadassi Far, en plus de me "condamner" fit plus tard incarcérer ma mère malade et mon frère alors âgé de 16 ans.  Le "crime" de ma mère était d'avoir des enfants qui militaient au sein de l'Organisation des Moudjahidine du Peuple d’Iran (OMPI) et pour son soutien à ce mouvement.

Moghadassi Far dit à ma mère : "Si j'arrête votre fille à nouveau, je lui arracherai personnellement le cerveau." La raison de sa haine envers moi était que j'avais réussi à m'échapper de la prison et que j'étais prête à témoigner contre les crimes commis derrière les hautes murailles des prisons du régime.

Ma mère est morte peu de temps après avoir été relâchée.

Mon frère de 16 ans, Ahmad Raouf Bashari Doust, a été arrêté par des agents des Pasdaran lors d'une descente dans notre maison.  Il a passé cinq années dans les cachots des ayatollahs puis il a été sauvagement exécuté dans la prison de Orumiyeh durant les massacres de 1988.  Sa mort n'est qu'un exemple des crimes que le vrai Parrain de « l'Etat islamique » commit en Iran il y a 29 ans.  En juillet 1988, des membres du Corps des gardiens de la République islamique (Pasdaran) ont transporté les prisonniers politiques, la plupart membres de l'OMPI, jusqu'aux collines qui entourent le lac Orumiyeh en utilisant deux minibus.  On avait dit aux prisonniers qu'ils allaient être transférés à la prison de Tabriz.  Des agents des Pasdaran avaient auparavant isolé le lieu d'exécution dans les collines ; ils étaient armés de diverses armes blanches telles que des couteaux, des machettes, des gourdins, des cognées et des haches.  Les prisonniers étaient enchaînés et menottés ; ils ont été littéralement massacrés par les agents des Pasdaran.  Les villageois qui entendirent les hurlements des prisonniers de l'OMPI en train d'être sauvagement tués se dirigèrent vers les collines mais ont été arrêtés et tenus éloignés par des membres des Pasdaran, eux lourdement armés.

Je me suis souvent demandé si mon frère faisait partie de ceux qui ont été si bestialement exécutés sur ces collines.  La réponse est très probablement oui.  Mon cœur saigne à la seule pensée d'une mort aussi horrible et mon corps entier se paralyse de souffrance. Je ne veux pas croire que c'est ainsi que mon frère est mort mais les faits me disent le contraire.  Bien des années après l'exécution de mon frère, alors que mon père cherchait le lieu de son exécution, des responsables de ces crimes lui ont dit qu'il avait été "exécuté à Orumiyeh."  Mais la manière, le pourquoi et le lieu où son corps a été enterré sont encore des questions restées pour moi sans réponse.   Comme elles restent sans réponse pour les frères, les sœurs et les proches de tous ceux nombreux qui ont été les victimes des massacres de 1988 et ont été enterrés dans des fosses communes.

Cela s'est passé il y a 29 ans ; les gens doivent connaître les détails de ces massacres.  Le monde est resté silencieux sur ces faits et, afin d'apaiser les ayatollahs, a fermé les yeux sur leur plus grand acte criminel.  Aucune enquête internationale indépendante sur ces massacres n'a encore été menée.

Mais cette année, Asma Jahangir, la rapporteure spéciale sur la situation des droits humains dans la République islamique d'Iran a brisé ce silence de 29 années aux Nations Unies et a couvert ces massacres de 1988 dans son dernier rapport.  La rapporteure spéciale y écrit : "Entre juillet et août 1988, des milliers de prisonniers politiques, hommes, femmes et adolescents, auraient été exécutés suite à une fatwa (décret) émis par le Guide suprême, l'ayatollah Khomeini. ... (parmi les responsables du régime se trouvent) de hauts fonctionnaires qui avaient appliqué et défendu ces exécutions, dont l'actuel ministre de la Justice, un juge actuel de la Cour suprême et le chef d'une des plus grandes fondations religieuses du pays et candidat aux élections présidentielles de mai."

Le rapport mentionne encore que "quelques autorités cléricales et le chef du judiciaire admettent que des exécutions ont eu lieu et, dans certains cas, les défendent."

Selon ce rapport, "les familles des victimes ont le droit de connaître la vérité sur ces évènements et le destin de leurs êtres chers sans risquer de représailles.  Elles ont droit à un recours qui comprend le droit à une enquête sur les faits et la divulgation publique de la vérité ; et droit à réparations.  La rapporteure spéciale appelle donc le gouvernement à s'assurer qu'une enquête approfondie et indépendante sur ces évènements est menée." 

Maintenant que la spécialiste de l’ONU a fait mention des massacres de 1988, il est temps pour les Nations Unies et ses agences pertinentes d'examiner en profondeur cette question et de révéler la vérité de façon à ce que les exécutants de ces crimes soient déférés devant la justice.  La première étape consiste en l'établissement d'une mission d'investigation internationale indépendante.  Ensuite, la question devra être portée par le Conseil de sécurité des Nations Unies devant la Cour criminelle internationale (CCI) de sorte que les hauts responsables du gouvernement iranien qui ont pris part à ces massacres soient présentés à la Cour.

Comme Asma Jahangir l'a écrit, nous avons le droit de connaître la vérité.  Faire appel à la justice pour les victimes des massacres de 1988 n'est plus une question qui nous est spécifique, nous les familles des victimes et les survivants et témoins de ce Crime contre l'humanité en Iran.   Il s'agit d'un mouvement national et fait partie de l'aspiration du peuple iranien, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du pays.