Les alternatives heureuses au PIB et à la croissance 

Article publié le 3 septembre 2014
Article publié le 3 septembre 2014

Le dogme du PIB et de la croissance est incontestablement dans l'ère du temps, que ce soit au sein des médias, en politique ou auprès de l’opinion publique. À contre-courant, le documentaire Presi Per il Pil (jeu de mot pour dire P.I.Baisés) présente le quotidien de familles italiennes qui ont adopté la décroissance ou simplement une vision alternative. En étant heureux.

La zone euro est dans le pétrin : la France stagne, l’Italie, grande malade de l’Europe, est à nouveau en récession et même le PIB de l'Allemagne est en baisse. Si l’on devait choisir le terme clé des temps modernes ou simplement choisir un mot magique, ça serait indubitablement le produit intérieur brut,  autrement dit PIB.

Quelques années auparavant, l’écrivain américain Jonathan Rove « inventait » un personnage imaginaire pour le présenter au Congrès des États-Unis comme étant « le Héros du PIB » : l'homme en question est atteint d’un cancer, en phase terminale et se trouve en pleine instance de divorce. En effet, grâce au chiffre d’affaire généré par les hôpitaux et les cabinets d’avocats, notre homme contribue plus à l’économie qu’un mari heureux et en parfaite santé. Toujours selon cette même théorie, le « lâche du PIB » est un citoyen qui se rend au travail à vélo, fait du bénévolat et cultive des fruits et des légumes dans son jardin potager qu’il consomme par la suite. Cette personne ne crée pas de valeur, n’effectue pas d’activité qui ont un prix, elle ne fait pas tourner l’économie. En bref, elle ne génère pas de PIB - la valeur totale des biens et services finaux produits dans un pays donné à une certaine période. Mais sommes-nous sûrs que cette conversation statistique est un indicateur fiable pour mesurer le bien-être d’une société ?

Le documentaire Presi per il Pil (Pris pour le PIB) a tenté de répondre à cette question. Au-delà d’un fin jeu de mots, le reportage tente avant tout  d’explorer des alternatives concrètes au dogme libéral de la croissance perpétuelle, nécessaire et infinie et ce, au sein d’un tissu économique et social en crise, comme le tissu italien. En un peu plus d'un heure, le réalisateur Stefano Cavallotto et les deux auteurs Lorenzo Fioramonti et Andrea Bertaglio racontent les histoire des « lâches du PIB » qui ont décidé d’utiliser les ressources que la nature italienne leur offre et qui produisent une grande partie de ce qu’ils consomment de façon durable. Les caméras entrent dans la vie quotidienne de ces personnes qui « ont réussi à s’émanciper du modèle –travailler-consommer-mourir, c’est-à-dire le dogme de la croissance économique et des produits », d’après les dires de Bertaglio. 

Bande-annonce du documentaire.

« Un choix que peu de monde décide d'entreprendre »

Le documentaire raconte les histoires de familles normales qui ont bouleversé leur vie en faisant un choix. C’est le cas de Roberto qui a quitté son appartement dans le centre de Cagliari pour retourner à Orrioli, un petit village de campagne dont il est originaire. De Marta et Giorgio, elle médecin et lui traducteur, qui ont déménagé avec leurs 5 enfants à San Damiano Macra dans la province de Coni, d'où ils produisent un fromage exquis. C'est encore le cas de jeunes « immigrés » à Pescomaggiore (Aquila) qui ont réagi à la précarité économique d’une génération perdue en récupérant un territoire qui porte encore les stigmates du tremblement de terre. Le documentaire raconte ces actes de courage. Il raconte surtout l'histoire de ceux qui pensent que le bien-être ne provient pas de la croissance et de la société de consommation, mais du rapport direct avec la nature et des interactions profondes entre les communautés humaines dans la sphère du travail et de la famille. C’est toutefois un choix que « peu de monde est disposé à entreprendre », commente amèrement Bartaglio

Pas qu'à la campagne

Le documentaire explore aussi des réalités associatives comme le Movimento per la Decrescita Felice (MDF, le mouvement pour la décroissance heureuse, ndt) qui a adopté les théories divulguées par Serge Latouche, un des pères notables de la Décroissance, auteur de nombreux essais comme Le pari de la décroissance ,et interviewé à plusieurs reprises avec Maurizio Pallante, fondateur de MDF.

Et les villes ? Le comité local MDF de Turin fait partie des protagonistes du documentaire et affirme que le rôle du centre urbain est fondamental. « On parle souvent de la campagne parce qu’elle a un aspect plus romantique et que le fait d’avoir un potager et des poules saute bien plus aux yeux. Cependant, j'ai vécu dans des mégapoles comme Londres et dans des petits villages de quelques centaines d’habitants dans la campagne astienne, et je peux affirmer qu'habiter en ville peut offrir encore plus de possibilités pour vivre la décroissance. » Andrea Bertaglio se réfère ici aux avantages offerts par les transports en commun, par rapport à l’isolement des petits villages qui suppose l’utilisation des moyens privés avec les coûts économiques et environnementaux qui vont de pair.

Pourquoi se réfère-t-on encore au PIB ?

Mais si le PIB n’indique pas le bien-être d’une société et qu'il a déjà fait l’objet de critiques par la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi, tous prix Nobel de l'économie, pourquoi cette convention statistique n’est-elle pas remise en question ?

« Pour deux raisons : une certaine inertie aussi bien au niveau des mentalités que des institutions et le fait que le PIB, de par la façon dont il a été conçu, permet à ceux qui détiennent le pouvoir (économique et politique) de le garder solidement entre leurs mains », répond Bertaglio. « En revanche, considérer davantage les actes de solidarité dans le monde de l’argent qui circule pourrait bouleverser de nombreuses priorités. Si les économies étaient basées sur l’efficacité plutôt que sur les gaspillages beaucoup de monde serait mécontent », poursuit Bertaglio, en faisant notamment allusion aux multinationales de combustibles fossiles qui financent et influencent les partis ou les campagnes électorales présidentielles.

D’après l’auteur, ancien vice-président de MDF Italie, la décroissance heureuse « c'est de la politique pure, sous certains aspects. C’est le désir de redonner sa juste valeur à la chose publique, pas seulement une valeur monétaire », ajoute-t-il. Il mentionne notamment le réseau social Comuni Virtuosi (communes vertueuses), un réseau associatif de collectivités locales qui promeut des politiques de développement durable sur le territoire à la mesure du citoyen.

Dans un pays en crise et jouissant de grandes ressources naturelles comme l’Italie, l’exemple de ces familles pourrait devenir un modèle alternatif et exportable : « notre pays offre de nombreuses possibilités, liées au patrimoine paysager, culturel ou grastronomique, qui ne sont pas suffisamment exploitées pour la relance économique », ajoute encore Bertaglio. Peut-être que la croissance économique ne reviendra pas, mais la simplicité, la redécouverte du territoire et de sa beauté pourraient nous sauver.