Les 5 nuances de gris d'Antonio Tajani

Article publié le 31 janvier 2017
Article publié le 31 janvier 2017

Élu président du Parlement européen suite à un accord entre le PPE et l’ALDE de Guy Verhofstadt, Antonio Tajani siège désormais à l’un des postes les plus importants de l’institution européenne. Un homme issu du sérail, devenu européiste après l’échec de sa carrière politique nationale. Un homme aux cinq nuances de gris.

Parler d’Antonio Tajani, le nouveau président du Parlement européen, n’est pas chose aisée. Habituellement loin des projecteurs et des micros, la modération et la loyauté à un parti sont devenues sa marque de fabrique. Un coup d’œil sur son site internet peut néanmoins aider un peu. Un homme de cette importance est essentiel aux rouages de la machine européenne, à en juger par l’onglet « Activité » de son site, où il est écrit que grâce à son travail, « il est possible de reléguer au second plan l’Europe de la finance et, avec la stratégie ‘Pour une renaissance industrielle européenne’, de remettre l’économie réelle, l’industrie, les petites et moyennes entreprises et le travail au centre de l’agenda politique ». Si ça, ce n’est pas de l’estime de soi… 

Toutefois, peu nombreux sont ceux qui, en-dehors de l'Eurobubble (la bulle politique européenne, ndlr), peuvent affirmer avoir entendu son nom avant sa nomination au siège de président. Rien de surprenant tant ce constat découle d’une stratégie politique pensée par le même Tajani, arrivé jusque-là grâce à son propre réseau de contacts et son prestige personnel au sein du PPE (Parti populaire européen, droite et centre-droit, ndlr). Aucune aide en revanche de la part de ce même groupe européen ou de son parti national d’origine, Forza Italia.

D’autre part, aussi bien au sein du PPE que dans les bureaux de Forza Italia, la situation semble positive. Le groupe de centre-droit européen conserve les trois pouvoirs de l’institution européenne (les deux autres étant occupés par Juncker et Tusk, deux membres de premier plan au PPE), tandis que le parti de Silvio Berlusconi connaît un petit moment de gloire en Italie. Les temps sont définitivement très durs pour les socialistes européens. 

1. La défaite pour l'Europe

Le nom de Silvio Berlusconi est pour le moins omniprésent dans la carrière d’Antonio Tajani. Proche de l’ex-Cavaliere depuis la fondation de son parti, en 1994 (il se dit même qu’il aurait été présent à la réunion à l’origine de Forza Italia), un accident de parcours marque le début de son aventure européenne. En raison d’une erreur administrative, sa candidature aux élections nationales sur les listes de Forza Italia n’a pu être validée. Nouvelle tentative en 1996, toujours sur les listes forzistes, mais nouvel échec. Qu'à cela ne tienne, Tajani, toujours sous les couleurs du parti de Berlusconi, brigue la mairie de Rome 5 ans plus tard, en 2001... et perd au second tour contre Walter Veltroni. Douché par la défaite, c’est à ce moment que notre homme comprend que son destin l’emmènera loin des frontières italiennes. Tajani part se faire le cuir à Strasboug en tant que député européen. L'environnement lui plaît et il deviendra vice-président de son groupe, le PPE, puis Commissaire aux Transports en 2008. Au sein de l'équipe de José Manuel Barroso, l'Italien soigne son entregent, ses contacts tout en veillant à ne pas prendre trop de distance avec la politique domestique de son pays. Une stratégie qui finira par payer lors de son élection à la présidence du Parlement européen tant les noms de Berlusconi et Forza Italia demeurent omniprésents dans son parcours professionnel. Et pourtant, nulle mention n’en est faite sur son site très, très détaillé. Pur hasard ?

2. Sillon européen

On l’a dit, Antonio Tajani a construit son ascension européenne sur le compromis, l’amitié et le lien personnel. Une évidence, tant l’Italien a foulé les couloirs de l’institution européenne, devenant l’un deshommes politiques avec la plus grande ancienneté. Une carrière mêlant prestige et connaissance, à laquelle s’ajoute un nombre enviable de fonctions européennes : europarlementaire depuis 1994, il devient ensuite Commissaire aux Transports puis à l’Industrie (période durant laquelle éclate le scandale des émissions Volkswagen), sera nommé en 2014 vice-président du Parlement européen puis vice-président du PPE. 

3. Vive le roi !

Évoquer le passé d’Antonio Tajani, et plus généralement son passé politique, ne constitue pas une mince affaire. Forzista de la première heure, il doit une grande partie de sa vie politique à Silvio Berlusconi. Mais quel était son crédit politique avant 1994 ? Était-il le démocrate de fer dont nous parlons actuellement ? Pas exactement. Durant sa jeunesse, Tajani a milité au sein du Front Monarchique des Jeunes, une branche de l’Union Monarchique Italienne, déclarant par ailleurs être toujours favorable à la réintégration de la Savoie en Italie. Un monarchique à la tête de l’institution européenne désormais plus démocratique, dont le rêve (ou le cauchemar, c'est selon) est devenu réalité. 

4. L'idole des « méchants »

Le cauchemar des européistes du Vieux Continent, le méchant des méchants, Nigel Farage, n’a pas manqué de montrer son soutien à Tajani en de nombreuses occasions. En pleine campagne à la présidence du Parlement européen, l'ex leader du UKIP dira : « Je suis sûr que Tajani gagnera, il est le plus pragmatique d’entre tous ». Si les dissensions politiques avec les deux autres candidats «importants » de cette élection, Gianni Pittella (chef du groupe socialistes-démocrate, S&D, ndlr) et Guy Verhofstadt (leader de l’ALDE, et négociateur du Brexit, ndlr) ont assurément pesé dans ce soutien, que se cache-t-il d’autre derrière cet appui ? Il est plutôt inquiétant de constater que l’homme le plus détesté des européistes, Nigel Farage – qui n’a jamais caché son attrait pour la désintégration de l’Union – ait pris parti pour l’un des candidats en course. Hasard ? Dans le cas présent, espérons que oui.

5. Un homme du monde

Portons à son crédit qu’Antonio Tajani est polyglotte. Une compétence dont il aime faire étalage depuis son discours pré-électoral, qu’il commença en anglais, puis poursuivit en italien, français et espagnol. Pas mal, quand on connaît le niveau de langue des politiques italiens (et de Gianni Pittella, accusé de pratiquer un anglais approximatif, et d’avoir prononcé son discours pré-électoral exclusivement en italien). Les exemples ne manquent pas. Bien qu’habitués au « shish » de notre ex-président du Conseil, Matteo Renzi, et aux vols retardés de l’actuel ministre des Affaires Etrangères en raison de trop de « waind » (« wind », « vent » en anglais), la presse allemande a pourtant tôt fait de juger l’anglais de Tajani un peu « rustique ». Qui a tort, qui a raison ? Demandons à un commentateur issu d’un pays tiers d’effectuer un jugement définitif et sans appel.

BONUS. Une rue lui est dédié

Vous avez bien lu : il existe une ville dans le monde qui possède une « rue Antonio Tajani ». Plus précisément à Gijón, en Espagne. Signe de bon augure ? Difficile à dire. Quand on sait qu’en Italie, cet honneur est réservé, selon les termes de la loi, à une personne de « très haut mérite » (ok) mais décédée (aïe), impossible de faire un pronostic. Croisons les doigts pour que les Espagnols aient raison.