L'ERT, mère de tous les lobbies

Article publié le 26 février 2004
Publié par la communauté
Article publié le 26 février 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le point commun entre le marché intérieur, la Stratégie de Lisbonne, le tunnel sous la Manche… ? Ce sont des projets européens majeurs mais aussi des initiatives d’un lobby européen, l’ERT.

« Bruxelles D.C. » est devenu depuis longtemps la capitale mondiale des lobbyistes qui tentent d’influencer la quantité croissante de projets de loi produits par la Commission européenne. Aujourd’hui, la plupart des règles de la vie économique sont rédigées à Bruxelles. C’est la raison pour laquelle des entreprises européennes se sont organisées en groupements d’intérêts très divers. Quelques grandes entreprises entretiennent même leurs propres délégations dans la capitale européenne. L’étonnant, c’est que la plupart de ces groupements d’intérêt ont sur les processus législatifs une influence moins grande que celle qu’on leur prête habituellement. En réalité, c’est une petite organisation de 45 membres seulement, connue uniquement des spécialistes, qui concentre le plus grand pouvoir.

Un groupe d’intérêt peu conventionnel

En 1983, l’ERT (European Round Table of Industrialists) a été fondée comme lieu de rencontre pour des dirigeants d’entreprises actives au plan international et ayant leurs sièges dans les états de l’UE. Seuls peuvent devenir membres -par cooptation- des individus. Le président actuel en est Gerhard Cromme, de ThyssenKrupp et la liste des membres se présente comme un index de l’élite européenne du management. Les membres de l’ERT se rencontrent deux fois par an dans le pays qui occupe la présidence de l’UE. Actuellement, la plupart du travail opérationnel est réparti en neuf groupes de travail et concerne des sujets comme la compétitivité de l’UE, les relations économiques extérieures, l’emploi ou les impôts.

Derrière l’apparence d’un think tank exclusif se cache une association unique qui allie le contact personnel avec des hommes politiques nationaux et de hauts fonctionnaires européens à des publications à vocation stratégique. Les entreprises dont les dirigeants sont membres de l’ERT représentent un chiffre d’affaires annuel cumulé d’environ 950 milliards d’euros et emploient environ 4 millions de collaborateurs dans le monde. La création d’un marché intérieur dynamique et orienté vers la concurrence coïncide avec les intérêts commerciaux des membres. C’est la raison pour laquelle ces managers très occupés ne perdent pas leur temps avec des cigares onéreux ou sur les terrains de golf : ils préparent la suite de la route vers l’intégration européenne.

Du marché intérieur à la Stratégie de Lisbonne

Ainsi, on pense en général que le marché intérieur était une idée de la Commission sous Jacques Delors. En fait, peu de gens connaissent le discours sur « L’Europe 1990 » du président de l’ERT, Wisse Dekker, prononcé en 1985, et qui anticipait les éléments essentiels du « Programme 1992 » de la Commission.

Une illustration actuelle de la coopération entre l’ERT et la Commission, c’est le nouvel objectif de l’UE de devenir « l’économie la plus dynamique et la plus compétitive du monde ». Cette « Stratégie de Lisbonne » et quelques uns de ses contenus (comme le soi-disant « benchmarking » de la performance économique des états membres) sont depuis longtemps réclamés par l’ERT. Ces dernières années, le lobby a développé dans plusieurs rapports les principaux éléments de cette stratégie : l’innovation, la concurrence dynamique et un marché intérieur achevé. Il ne faut donc guère s’étonner du fait que l'ERT rédige régulièrement des bilans sur la progression de l’UE dans ces domaines où elle dénonce à quel point l’Europe est lente dans la mise en œuvre des objectifs qu’elle s’est elle-même fixée.

Danger pour la démocratie ?

A la lumière de ces exemples et d’autres, où la Commission européenne et l'ERT ont fait avancer ensemble les aspects fondamentaux de l'intégration européenne, on en conclut que l'ERT a réussi de manière impressionnante à faire valoir ses positions. Certains considèrent cela comme un exemple de l'influence illégitime et non-démocratique des entreprises sur l'UE. Ainsi, le Corporate Europe Observatory constatait dans un rapport publié en 2000 que l'ERT adapte avec succès l'intégration européenne aux intérêts d'entreprises transnationales.

Même si on ne partage pas cette opinion, il faut toutefois constater que l'ERT entretient une relation symbiotique avec la Commission Européenne. Ce n'est guère étonnant : représentant plusieurs des plus grands acteurs du marché international, l'ERT est tout naturellement un partenaire de négociation pour la Commission. Les intérêts communs sont évidents : la Commission a pour mandat de faire avancer l'intégration européenne et les deux parties peuvent tirer profit de cette coopération.

L'ERT ne représente pas les intérêts restreints de branches industrielles spécifiques mais tout l’éventail des entreprises européennes. Ce n'est pas un lobby obscur mais un club exclusif d'entrepreneurs. Grâce à la combinaison de l'intérêt général, de contributions pointues au débat et d’un accès personnel aux hommes politique, l'ERT est devenue extrêmement efficace au cours des 20 dernières années. Mais les craintes que son influence sur le destin de l'Europe ne soit supérieure à celle des chefs d'état démocratiquement désignés sont exagérées. Ses activités sont transparentes et quant aux nouveaux projets de loi, ce sont les gouvernements qui continuent à avoir le dernier mot.

En revanche, ce qui est beaucoup plus inquiétant, c'est que le public méconnaisse plus encore les lobbies importants que les institutions européennes. Une meilleure connaissance du rôle de l'ERT, et d'autres groupements d'intérêts au sein du processus politique, améliorerait non seulement le contrôle public de l'exécutif européen, mais rendrait moins mystérieuses les affaires européennes en général.