L'engagement de Mukwege, Prix Sakharov 2014

Article publié le 3 décembre 2014
Article publié le 3 décembre 2014

Plus de 140 femmes et filles sont violées chaque jour au Congo. L'économie militarisée de l'Est du pays et les Grands Lacs permettent le règne des seigneurs de la guerre. Leurs clans peuvent s'identifier par les séquelles physiques et mentales qu'ils scellent sur leurs victimes comme la signature de leur cruauté.

« Non au viol comme arme sur le champ de bataille ». C'est le cri avec lequel Denis Mukwege, gynécologue congolais, interpelle la communauté internationale après avoir reçu le Prix Sakharov 2014 pour la liberté de l'esprit, attribué par le Parlement européen, coïncidant avec la journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes. Parmi les finalistes se trouvaient aussi le mouvement ukrainien Euromaidan, partisan d'un resserrement des liens avec l'Union européenne et Leyla Yunus, activiste emprisonnée pour sa défense des droits de l'Homme en Azerbaïdjan et directrice de l'Institut pour la paix et la démocratie.

Médecin et activiste

Ce prix est la reconnaissance du parcours de plus de 20 ans d'un médecin qui a dédié sa vie à la cause facultative, sociale et politique que représentent la lutte et la dénonciation des atrocités subies par la population congolaise. « Avec ce prix, je vous demande à vous, les 500 millions de personnes qui forment l'Union européenne, d'agir comme une caisse de résonance au cri des femmes victimes de viol, à celui de leur corps comme zone de guerre utilisée ainsi par purs intérêts politiques. »

La colombite-tantalite ou coltan est une des clefs qui expliquent ce qu'est aujourd'hui l'enfer du Congo, car le pays compte 80% de la réserve mondiale de cette ressource minière. Mais cela pourrait aussi être son salut. Un minerai qui n'était en d'autres temps qu'une curiosité géologique est devenue une pièce fondamentale de nos dispositifs technologiques.

En répondant à la demande démesurée de l'Occident pour ce minerai, nous comprendrons les intérêts géostratégiques et économiques que génèrent son obtention et sa vente. Des intérêts qui justifient de manière alarmante l'impunité de grandes entreprises et de gouvernements qui regardent ailleurs quand ils apprennent les chiffres de pertes de vies liées directement à ce marché sanguinaire, quelques 6 millions in crescendo.

La co-responsabilité de l'Europe                                      

L'Europe a passé une importante semaine de leçon. Vingt-quatre heures avant la remise du Prix Sakharov, la visite du Pape au Parlement européen a été caractérisée par un sérieux rappel à l'ordre à une Union européenne vieille, qui semble avoir oublié la partie transcendante de l'être humain, une invitation à la réflexion sur l'obsession à court terme des marchés dans un monde globalisé dans lequel nous sommes tous responsables de ce qui se passe à l'autre bout du monde « comme garants, non comme patrons ». Dans cette optique, le lauréat gynécologue réalisa une demande expresse à l'UE : « collaborer à la construction d'une structure judiciaire indépendante du pays pour que se produise une vraie transformation politique ». Des déchirures génitales et des fistules qui ne se referment pas, des bébés nés de viols, des témoins infantiles de ces mêmes viols convertis en prises vulnérables, sont seulement quelques-uns des symptômes d'un grave problème de gouvernance où la communauté internationale se doit d'intervenir de manière immédiate.

« Chaque femme violée, je l'identifie à ma femme, chaque mère à la mienne... Le Congo est malade mais avec votre solidarité nous pouvons le guérir. Si nous ne prenons pas le chemin de la démocratie, il est très difficile que les autorités fassent les changements nécessaires et c'est pour cela que vous, l'Europe, les moyens de communication, vous êtes notre voix. La presse internationale se fait l'écho de notre exigeance, c'est très triste qu'on ne nous ait pas accordé une seule interview dans notre propre pays », soutient avec indignation le médecin primé.

Ulrike Lunacek, vice-présidente du Parlament européen, propose trois axes de travail : le contrôle pour réguler de manière transparente l'extraction de minerais sous une forme sociale, de travail et écologiquement soutenable, restreindre la vente d'armes, puisqu'aucun pays ne doit exporter d'armes à des zones de conflit, et empêcher le viol comme arme de guerre, en appliquant des sanctions marquantes.

De la même manière, Elena Valenciano, responsable de la Sous-commission des Droits de l'Homme et des Femmes au Parlement Européen, souligne la « nécessité dominante d'accélérer les tempos des institutions, parce que de cela dépend la vie ou la mort de personnes courageuses comme le Docteur Mukwege ».

Prix Sakharov : diffusion et protection

Le prix Sakharov n'est pas seulement un prix ou une mention à une cause en relation avec la liberté de l'esprit, c'est une vitrine et un blindage pour ses protagonistes. Bien qu'il soit plus connu en dehors des frontières européennes, la majorité des finalistes des 26 éditions passées de cet hommage connaissait son existence. Nelson Rolihlahla Mandela reçut le Sakharov en 1988, ce qui fut considéré comme l'antichambre du Nobel de la Paix.

À diverses occasions, comme ce qui se passa avec la lauréate égyptienne Asmaa Mahfouz ou le primé chinois Hu Jia, il a servi de protection contre des menaces de morts, puisque l'exécution de celles-ci auraient débouché sur une réaction internationale complètement contre-productive pour leurs bourreaux.