Leipzig : l'islamophobie en zig-zag (1/2) 

Article publié le 29 janvier 2015
Article publié le 29 janvier 2015

Pour la seconde fois, l’alliance islamophobe Legida, l’équivalent de Pegida à Leipzig, s’est rassemblée mercredi 21 janvier. Qui sont ces manifestants qui crient « Nous sommes le peuple » et conspuent la « Lügenpresse » ? Tentative de rapprochement avec ces marcheurs du soir. 

En attendant, les journalistes se réchauffent dans un café juste à côté de la Augustusplatz. Il fait froid depuis quelques jours. La semaine dernière, à Leipzig (Allemagne de l'Est, ndlr) soufflait un vent qu’on aurait pu prendre pour une métaphore — un seul sujet dominait les conversations toute la journée dans la ville : les attentats à la rédaction du journal satirique Charlie-Hebdo, et la première manifestation de Legida (Leipzig gegen die Islamisierung des Abendlandes, la version « Leipzig » de Pegida). Aujourd’hui, il fait juste très froid. Dans deux heures débutera le premier rassemblement de Legida. Dans le café, nous sommes installés sous un toit de verre dans la cour où des tables sont alignées : des retraités mangent un gâteau aux framboises, des familles virevoltent avec des poussettes et deux tables plus loin, ça parle arabe. On se dit qu’on est bien tous ensemble. 

L'art du profilage

Après que : 1. La manifestation du lundi 19 janvier à Dresde a été annulée à cause de menaces terroristes, 2. Les fondateurs de Pegida, Lutz Bachmann et Katrin Oertel se sont adressés pour la première fois à la « Lügenpresse » (la presse mensongère qui désigne les médias selon Pegida, ndt) 3. Bachmann a renoncé à sa fonction de chef du groupe mercredi matin (après qu’on ait trouvé sur son Facebook des posts aux propos incendiaires et une photo de lui arborant une moustache hitlérienne) et 4. La rumeur courait que l’itinéraire de la « promenade du soir » à Leipzig serait modifié au dernier moment. Du coup, on ne savait plus trop à quoi s’attendre ce 21 janvier. 

Les premiers véhicules de police étaient déjà sur place de bon matin. Au total, 4000 policiers seront déployés dans la soirée. Aux alentours de la Augustusplatz, les véhicules se retrouvent parechoc contre parechoc. À 17 heures, la place est encore presque vide, on s’y sent comme dans un château fort, mais sans vue. Les contre-manifestants eux sont déjà là depuis longtemps. Sans carte de presse, impossible de passer le barrage des contre-manifestants et de la police jusqu’au rassemblement Legida. Sauf, celui qui exprime clairement qu’il veut aller manifester. Une policière nous dit : « nous vérifions malgré tout qu’il correspond au profil ». Les critères du profilage ? Elle ne le nous dira pas.

Naturellement, ils sont nombreux à correspondre à l’image que le groupe #NoLegida veut bien nous donner. Cet homme avec une veste beige de pêcheur, par exemple, qui était déjà sur la place une heure et demie avant le début du rassemblement. Il trépigne et exige une carte de presse lorsqu’on demande à l’interviewer. « Nous avons beaucoup affaire à la presse mensongère ici », dit-il. Après avoir jeté un bref coup d’œil sur les papiers, comment peut-il savoir que ce n’en est pas une ? Difficile à savoir. Il a surtout l’air content de pouvoir enfin s’exprimer. 

« L’Allemagne c’est de la merde, vous en êtes la preuve ! »

Il parle vite, on croirait presque qu’il s’est entraîné : « Voilà. J’ai 48 ans et suis un citoyen de la RDA. En 1989, je suis descendu dans la rue contre Honecker et compagnie. Aujourd’hui, je suis ici pour de nombreuses raisons : chez nous, en périphérie de Leipzig, à Paunsdorf, alors que déjà c’est le ghetto, on ouvre des centres d’accueil pour les réfugiés les uns après les autres. La criminalité est assez élevée : vols de vêtements, et, et... Des Roumains, Bulgares, et Russes, chez nous il y en a une flopée. » L’islamisation ? « Oui bon, il y en a toujours plus. » Et, il se lance dans une tentative d’explication confuse sur les travailleurs immigrés turcs. 

Un homme, avec un style vestimentaire alternatif, ne colle pas au décor. On le verrait plutôt dans l’un des nombreux projets d’habitat autonomes de Leipzig. Il a 31 ans, il est musicien et artiste. Comment a-t-il atterri là ? On dirait qu’il s’est perdu dans une société parallèle. Il parle avec prudence, « on se rapproche toujours de ce que l'on connaît. Les Asiatiques sont ici entre eux, les Turcs ont leurs bars à chicha, ils restent entre eux. Chacun dans son coin. Ce n’est pas un problème, mais ça crée des sociétés parallèles. Je ne sais pas si l’homme a la maturité suffisante pour concevoir un vivre ensemble, mais je crains que non. Ce que l’on observe, c’est que ça conduit à la guerre civile. Il faut massivement contrôler l’immigration sinon on récoltera le chaos. » 

Il s’interrompt tandis que les contre-manifestants hurlent « cassez-vous » en chœur. Il a peur de « l'ouverture d’esprit de l'Allemagne, de cette tolérance vis à vis de l'islam » feinte, selon lui. C’est peut-être le seul point sur lequel nous pourrions essayer de nous entendre. Il y a une foule qui hurle « l’Allemagne c’est de la merde, vous en êtes la preuve ! ». Et une autre qui essaye avec violence de faire sauter le barrage. Ça en terrorise certainement plus d’un. Et pourtant : on a tendance à tout réduire à une compréhension manichéenne. Ne rentre-t-on pas ici dans une logique polémique entre manifestants et contre-manifestants ? 

Cette convivialité dont on pouvait encore faire l’expérience la semaine dernière à l’occasion d’un bref échange d’amabilités ou d’une poignée de main avec son prochain, on peut la retrouver ici aussi. On rigole ensemble dans la file au stand de soupe de pomme de terre. Ou bien, on s’échange collégialement des blagues grossières dans la queue devant les trois cabines de toilettes de location : « Pourquoi les femmes restent-elles toujours si longtemps aux toilettes ? ». Le ton ironique d’un type ventripotent, bière à la main : « Quel dommage d’avoir éteint les lumières de l’Opéra et de la Gewandhaus (la salle de concert de Leipzig sur la Augustusplatz, ndt). Ça y est, c’est déjà l’époque des restrictions énergétiques ». Évidemment, les bonnes blagues sur la « Lügenpresse » fonctionnent encore. 

Retrouvez prochainement la deuxième partie de notre reportage sur Legida.