Légalisation des drogues au Royaume-Uni : conversation avec un ancien commissaire

Article publié le 31 janvier 2014
Article publié le 31 janvier 2014

Tom Lloyd a passé 30 ans dans la police. Durant sa carrière, il a pu observer les effets de la drogue sur les personnes et en a conclu que le problème ne venait pas des drogues elles-mêmes mais des lois qui les encadrent. Commissaire en chef à la retraite, il fait aujourd’hui campagne pour que ces lois soient modifiées, avec comme objectif la légalisation. Rencontre chez lui à Cambridge.

Pour Tom Lloyd les drogues doivent être lé­ga­li­sées, mais d’où lui vient cette in­time convic­tion ? Il a réa­lisé au tout début de sa car­rière que quelque chose n’al­lait pas. Il ra­conte ainsi avoir vu des toxi­co­manes vic­times d’over­doses « par­qués dans une salle, ap­pe­lée "la fosse", dont le sol était cou­vert de ma­te­las sans draps. On les re­met­tait sur pied avant de les jeter de­hors, sans aide ni sou­tien digne de ce nom. La plu­part des dro­gués ont vécu de lourds trau­ma­tismes, ex­plique Lloyd. La vie de ces gens a mal tourné et on les tient pour res­pon­sables, ce n’est pas du tout la bonne ap­proche à adop­ter. Quand on les aide à amé­lio­rer leur si­tua­tion c’est une ap­proche qui est non seule­ment meilleure pour eux, mais aussi pour la so­ciété en gé­né­ral. Cela coûte bien moins cher que d’avoir à in­ter­ve­nir et à les trai­ter. »

« L'ef­fet bal­lon »

Qu’en est-il de ceux qui uti­lisent des drogues douces ? Des gens qui fument de l’herbe pour se re­laxer ou qui gobent des pi­lules en soi­rées ? «La plu­part des gens qui consomment de la drogue n’ont pas de pro­blèmes, pour­suit Lloyd. Si vous êtes accro à la drogue, la der­nière chose dont vous avez be­soin c’est que l’on vous ar­rête et que l’on vous pour­suive en jus­tice. Si vous n’êtes pas accro, la der­nière chose dont vous avez be­soin c’est que l’on vous ar­rête et que l’on vous pour­suive en jus­tice. » Sa phrase est courte et concise mais re­mar­qua­ble­ment per­ti­nente. En quelques mots seule­ment, Lloyd ré­vèle l’ab­sur­dité de nos lois. Pour­quoi l’opi­nion ne s’en rend pas compte ? Mais pour le com­mis­saire, les cou­pables ce sont les mé­dias et leur alar­misme. « Il y a un gouffre entre la réa­lité et ce que les gens pensent. Il est creusé par cette in­croyable peur que nous avons des drogues et de leurs ef­fets, elle nous trans­forme en in­di­vi­dus ir­ré­flé­chis. »

« Au­rait-on pu évi­ter les quelques mil­liers de morts par over­doses d’hé­roïne, de mé­tha­done ou d’autres drogues ? La ré­ponse est :  Oui, pra­ti­que­ment toutes »

Lloyd ex­plique aussi que les lois sont conçues pour que les gens se sentent en sé­cu­rité. En vé­rité, elles pro­duisent l’in­verse et font cou­rir des risques plus im­por­tants aux ci­toyens. En in­ter­di­sant les drogues, le gou­ver­ne­ment ne les contrôle pas, au contraire il re­nonce à sa propre ca­pa­cité à les contrô­ler. Par exemple, les gens ne meurent pas parce qu’ils ont pris de l’ecs­tasy. Ce qui les tue, ce sont les pol­luants qu’ajoutent les dea­lers qui se moquent bien de leurs clients. On parle de la pré­va­lence des drogues soi-di­sant « lé­gales » qui ont causé la mort de 52 per­sonnes au Royaume-Uni en 2012. « C’est l’ef­fet bal­lon, conti­nue Lloyd. Au lieu de consom­mer quelque chose de re­la­ti­ve­ment sûr comme de la MDMA (ecs­tasy) ou du can­na­bis, les gens se tournent vers des pro­duits mé­con­nus et très no­cifs. » Je lui de­mande s’il pense qu’à chaque mort liée aux drogues, le gou­ver­ne­ment a un peu plus de sang sur les mains. Tom ré­pond : « c’est peut être un peu fort comme ques­tion, mais au­rait-on pu évi­ter les quelques mil­liers de morts par over­doses d’hé­roïne, de mé­tha­done ou d’autres drogues ? La ré­ponse est : oui, pra­ti­que­ment toutes».

Reste un ar­gu­ment contraire, au­quel Lloyd se heurte sou­vent : la lé­ga­li­sa­tion des drogues en­cou­ra­ge­rait les gens à en consom­mer. Pour­tant, le re­traité ne se dé­monte pas, le ba­laye d’un re­vers de langue et cite l’exemple du Por­tu­gal. La consom­ma­tion de drogue y a été ré­duite de moi­tié de­puis la dé­cri­mi­na­li­sa­tion en 2001. Pour Lloyd, cet ar­gu­ment d’une « hausse de la consom­ma­tion » est to­ta­le­ment in­fondé. « On de­vrait se concen­trer sur la di­mi­nu­tion des mé­faits de la drogue plu­tôt que sur la di­mi­nu­tion du mar­ché. De mon point de vue, on ne peut pas ré­duire la taille du mar­ché par l’in­ter­dic­tion, parce que cela fait gon­fler le prix des drogues de ma­nière ar­ti­fi­cielle. La ma­ri­juana n’est rien qu’une mau­vaise herbe. Elle ne doit son prix d’or qu’à l’in­ter­dic­tion dont elle fait l’ob­jet. » Quand il a dé­mé­nagé pour la ver­doyante Cam­bridge, une pe­tite ville ra­vis­sante avec ses flèches d’église mai­gri­chonnes, Lloyd ne s’at­ten­dait pas à être confronté à des consom­ma­teurs de drogues dures. Mais sept dea­lers de crack ont été ar­rê­tés le même jour. L’illé­ga­lité a gé­néré d’énormes pers­pec­tives fi­nan­cières, et conduit les mar­chés à se dé­ve­lop­per par­tout. 

Des criminels de bas étage

Soucieux de gonfler leurs statistiques, les policiers interpellent des cibles faciles, des dealers non-violents, « des criminels de bas étage. » Pendant ce temps, les dealers les plus coriaces prospèrent. C’est une version économique du Darwinisme selon laquelle la loi « cultive les gangs de criminels les plus violents, destructeurs et dangereux, avec les meilleurs outils de corruption. » Les consommateurs de drogues inoffensifs sont souvent victimes de la loi. Lloyd me raconte comment des officiers saisissaient de petites plantations de cannabis et arrêtaient leurs propriétaires, souvent de simples hippies. Les plants, posés sur un rebord de fenêtre au poste de police, étaient ensuite entretenus et arrosés jusqu’à ce qu’ils grossissent et deviennent des preuves accablantes présentées au tribunal. Les tribunaux du pays justement : un dissuasif onéreux qui ne dissuade pas du tout mais au contraire terni le CV d’un contrevenant, lui refusant l’accès au marché du travail tout en l’assignant à la criminalité à long terme. Il semblerait que pour la plupart des consommateurs de drogue les poursuites judiciaires causent plus de mal que les drogues elles-mêmes. 

« La marijuana n’est rien qu’une mauvaise herbe. Elle ne doit son prix d’or qu’à l’interdiction dont elle fait l’objet »

« Le gouvernement n’est pas en guerre contre les drogues mais contre les gens », affirme Lloyd. Contrairement à la plupart des guerres, le gouvernement veut gagner celle-ci à l’usure, peu importe le prix. Le crédo, « se montrer ferme face aux drogues », remporte tous les suffrages. La bataille doit continuer. Une enquête de l’association Transform, qui lutte pour une réforme des lois, a dévoilé que les drogues coûtent chaque année 16,75 milliards de livres (20 milliards d’euros, ndt) au gouvernement britannique. Cela fait réfléchir, non ? Pas pour les hommes politiques. Depuis plus de dix ans, ils refusent de mener une quelconque étude de coût. « L’absence de recherche est délibérée , m’explique Lloyd. Si les gouvernements mettaient en place cette enquête, ils révèleraient  l’inefficacité des politiques en place, au moins sur le plan financier. » De la matière pour réfléchir, c’est la dernière chose que veulent des politiciens pour qui les milliards dépensés dans la lutte contre les drogues représentent un investissement sur le terrain des relations publiques et non pas un projet socio-économique. 

« Cette politique ratée d’interdiction des drogues est un fléau qui marque le monde entier, martèle-t-il. C’est un abus total des Droits de l’homme. » Mais le changement pointe à l’horizon.  Des réformes sur la législation des drogues au Portugal, en République-Tchèque, en Uruguay ou encore dans les États du Colorado et de Washington aux États-Unis, ont suscité une vague d’enthousiasme mais aussi la peur auprès des médias et des Parlements autour du globe. « La réforme aura lieu », confie Lloyd. Avant de conclure : « une irrésistible force de changement est en marche. » Alors qu’il y a quelques années, elle était un dogme irréfutable, « La Guerre contre les drogues » est aujourd’hui sujet à débat. 

Retrouvez l'interview dans son intégralité ici (lien en anglais).