L’éducation au Royaume-Uni : la construction d’un enjeu politique en vue des prochaines élections générales

Article publié le 12 juillet 2009
Article publié le 12 juillet 2009
Par Guillaume Delmotte Strasbourg, le 2 juillet 2009 Michael Gove, secrétaire d’Etat à l’enfance, l’éducation et la famille dans le cabinet fantôme (shadow cabinet) constitué par David Cameron, leader des Tories, a déploré, peut-on lire sur le site des Conservateurs britanniques, que plus d’un quart des élèves des écoles du Royaume-Uni (186 000) n’aient pas passé d’examen en littérature anglaise
lors des épreuves d’obtention du GSCE (qui peut être considéré comme l’équivalent du brevet des collèges ou d’une sorte de premier baccalauréat en France). Selon lui, le Premier ministre, Gordon Brown, ne peut dès lors pas se prévaloir d’une politique de défense de la « Britishness » (concept que l’on pourrait traduire par « britannité »). M. Gove a déclaré qu’une compréhension et une connaissance de la littérature anglaise devaient être considérées comme une partie essentielle de l’éducation de tous les élèves. Il souligne également que l’écart entre riches et pauvres s’est creusé s’agissant de l’acquisition d’une culture littéraire à l’école, puisque selon lui le pourcentage des élèves n’optant pas pour l’examen de littérature aux épreuves du GSCE atteindrait 40% chez ceux issus d’un « milieu défavorisé ». Le déclin de la littérature anglaise serait le plus important parmi les plus pauvres. Il faut, selon M. Gove, améliorer le niveau d’exigence pour que les élèves les plus défavorisés profitent de cet enseignement.

Le programme des Tories vise à développer les écoles d’Etat, redonner du « pouvoir » aux parents, répondre à la demande sociale en diversifiant l’offre scolaire et faciliter la création de nouvelles écoles. Il fait également montre d’un attachement aux vieilles méthodes que ne renierait pas un Xavier Darcos (ou un Jean-Pierre Chevènement d’ailleurs), en remettant au goût du jour la « discipline » et en redonnant de « l’autorité » aux professeurs dans la classe. Mais les conservateurs entendent également prendre davantage en considération les besoins individuels des élèves. Que ce soit en France ou au Royaume-Uni, on observe que les propositions politiques de la droite se ressemblent en matière d’éducation.

Quelles sont les positions du Labour en matière d’éducation ? Les travaillistes mettent d’abord en avant leur bilan depuis 1997, année de l’arrivée de Tony Blair au 10 Downing Street. D’après leur site, ils disent avoir « transformé l’éducation » en ayant notamment doublé les dépenses d’investissement (l’Angleterre revenait de loin après dix-huit ans de règne conservateur), dans l’objectif de réduire le fossé entre le système public et les écoles privées (public schools). Le montant consacré pour chaque élève serait ainsi passé, selon les chiffres avancés par les travaillistes, de 2 900 à 5 850 livres sterling. Parallèlement à l’accroissement des moyens alloués, le niveau d’instruction en anglais et en mathématiques atteint par les élèves se serait également élevé selon les travaillistes. Pour les années à venir, le Labour prévoit de garantir à chaque personne, jusqu’à l’âge de 18 ans, un apprentissage, un stage ou une formation – à coût zéro pour l’intéressé –, d’ici à 2015. Il fixe notamment l’objectif que chaque école n’ait pas moins de 30 % de ses élèves qui réussissent l’examen du GSCE dans cinq matières, dont l’anglais et les mathématiques.

Dans le contexte de récession économique actuel, de scandale des notes de frais des parlementaires et, last but not least pour le Labour, de débâcle électorale lors des échéances européennes, le Premier ministre entend renouer avec les classes populaires. Gordon Brown a ainsi formulé de nouvelles propositions relatives à l’école publique. « Je veux que nos enfants aient les mêmes chances que dans le privé », a-t-il déclaré. « Comme cela se fait dans le primaire – indique le journal Le Monde (30 juin 2009) – les élèves de la première année du secondaire pourront ainsi bénéficier de cours particuliers. Les proviseurs les plus compétents prendront en charge un réseau d'écoles publiques. Les parents devront s'engager à collaborer avec le système scolaire, notamment en ne tolérant pas l'absentéisme de leurs enfants. Dans le cas contraire, ils pourront être condamnés à payer jusqu'à 1 000 livres d'amende. » On peut légitimement se demander si ce genre de mesure, qui repose sur l’idée reçue selon laquelle il n’y aurait dans les banlieues que des « parents démissionnaires » qu’il faudrait responsabiliser (discours stigmatisant s’il en est), est susceptible de recueillir l’adhésion de l’électorat populaire.

Sur le plan du discours, il semble au moins qu’il y ait un consensus sur l’idée que l’accès à une éducation de qualité constitue un enjeu politique et social fort. Il n’en demeure pas moins que si les travaillistes semblent avoir échoué à réduire de manière générale les inégalités au sein de la société, leur politique d’investissement massif était plus que nécessaire. Les conservateurs ne peuvent pas se targuer de la même crédibilité que le Labour, si l’on en juge par leur bilan en matière d’éducation au cours de la période 1979-1997.

Ces débats actuels appellent un éclairage historique. L’historien Tony Judt, dans le chapitre qu’il consacre au « moment social-démocrate » dans son livre Après guerre. Une histoire de l’Europe depuis 1945 (Armand Colin, 2007), écrit que « la principale innovation des gouvernements travaillistes des années 1960 (Le Labour gouverna de 1964 à 1970) – l’introduction d’un enseignement secondaire systématique sans classe de niveaux et la suppression des examens d’entrée dans les lycées sélectifs, une vieille promesse travailliste qu’Attlee (Premier ministre de 1945 à 1951) avait judicieusement ignorée après 1945 – fut moins acceptée pour ses mérites intrinsèques que parce qu’elle paraissait « antiélitiste » et donc « équitable ». C’est encore pour cette raison que les gouvernements conservateurs poursuivirent la réforme de l’éducation après le départ de Wilson, en 1970, alors même que de tous côtés fusaient les mises en garde quant aux effets pervers que pouvaient avoir ces changements. » Tony Judt ajoute dans une note de bas de page que « la destruction de l’école publique sélective en Angleterre ne fit que pousser toujours plus la classe moyenne vers le privé, améliorant ainsi les perspectives et les profits des écoles privées (public schools) auxquelles les radicaux du Labour vouaient tant de mépris. Dans le même temps, la sélection continua mais par le revenu plutôt que par le mérite : les parents qui en avaient les moyens achetaient un appartement dans un « bon » secteur scolaire, laissant les enfants de pauvres à la merci des écoles les plus faibles et des enseignants les plus mauvais, mais aussi avec des chances bien plus réduites de s’élever dans le système éducatif. La « comprehensivisation » – par référence aux comprehensive schools – (l’abolition de tous les critères de sélection) de l’enseignement secondaire britannique fut la législation la plus rétrograde de la Grande-Bretagne après la guerre. »

Cette appréciation sévère de la politique du Labour par Tony Judt, faisant état des effets pervers de cette réforme, pourrait passer pour une attitude réactionnaire, conforme aux schémas établis par Albert O. Hirschman dans son fameux essai Deux siècles de rhétorique réactionnaire (Fayard, 1991). Mais son argumentation, en l’espèce, emporte plutôt la conviction. L’égalité de façade du système scolaire français pourrait d’ailleurs faire l’objet de critiques similaires (cf. les travaux du sociologue Eric Maurin). En effet, si l’enseignement littéraire semble perdre tout attrait dans le cadre d’une vision utilitariste de l’éducation, les enfants issus des classes privilégiées dotées de « capital culturel », pour parler le langage « bourdieusien », auront plus de facilité que les autres, moins favorisés sur ce plan, à accéder aux œuvres littéraires, et ce d’autant plus si, par ailleurs, il n’y a pas de réseau public de bibliothèques dans les quartiers où ces derniers vivent. Cette inégalité d’accès à la « culture générale » renforce les effets de domination. Derrière le progressisme affiché de certaines politiques publiques peuvent donc se cacher des mesures rétrogrades sur le plan social. C’est cette conviction qui m’avait d’ailleurs amené à signer il y a quelques années la pétition lancée par l’association Sauvegarde des enseignements littéraires, fondée par Jacqueline de Romilly en 1992.

L’égal accès à un système éducatif de qualité constitue bien un véritable enjeu politique, et ce dans toute l’Europe. Il commande « l’égalité des possibles » selon l’expression de E. Maurin. Une société qui ambitionne de donner à chacun la liberté de choisir sa vie se doit d’assurer une égalité réelle en matière d’éducation. Au-delà de la question de l’accès au savoir, à la connaissance et à un point de vue critique sur la marche du monde, se pose aussi la question de la démocratie et de la capacité des futurs citoyens à la faire vivre.

Au Royaume-Uni, les conservateurs ont mis l’accent, à juste titre, sans nul doute, sur l’inégalité d’accès à la culture littéraire, entendue comme le patrimoine culturel de tout sujet britannique. Mais il est à peu près certain que les remèdes qu’ils préconisent pour parvenir à restaurer l’égalité – notamment une ouverture du système scolaire à la concurrence de nouvelles écoles – n’iront pas dans ce sens. Au contraire, on peut parier que, comme la désectorisation en France – qui a pour effet de vider les « mauvaises » écoles, où ne resteraient que les enfants les plus défavorisés, et d’encombrer de demandes d’inscription les « bons » établissements –, les réformes envisagées par les Tories n’accroissent en réalité les inégalités. Si ces derniers se sont recentrés en s’appropriant la critique sociale des inégalités, sous l’angle de la défense de la « Britishness », les réformes qu’ils proposent restent empreintes du conservatisme traditionnel (recours à l’autorité) et de la croyance dans le dogme néo-libéral de la concurrence et du « libre-choix ». Si les travaillistes veulent maintenir un clivage sur cette question, au-delà de la crédibilité qu’ils ont acquise grâce à leur politique d’investissement, ils devront dénoncer le décalage entre les problèmes constatés et les solutions adoptées par les Tories.

Photo : Britishness, par tonycassidy (flickr)