L’école n’est pas l’église

Article publié le 10 décembre 2003
Publié par la communauté
Article publié le 10 décembre 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’Etat à vocation nationaliste a trouvé dans l’éducation religieuse une arme d’endoctrinement. En Espagne et en Europe, nous assistons à un recul dangereux de l’enseignement laïc.

Après le lancement en Europe des Etat-Nations comme unité de pouvoir et de perpétuation des systèmes monarchiques, sont arrivées les révolutions. Celles-ci placent non le peuple ou le royaume comme dernier atome du système, mais le citoyen. Elles marquent aussi la différenciation des pouvoirs, en séparant l’Eglise de l’Etat et en proclamant l’Etat laïc. La religion devient le choix de l’individu, car désormais il est rationnel, mûr, et surtout, libre. Tout ceci est bien accepté dans la mentalité protestante et dans la rationalité française, mais rejeté dans le monde catholique.

La France a été le centre de cette révolution des Lumières, rationaliste. La Raison des citoyens serait indispensable pour créer un Etat juste et rationnel. Ainsi, l’éducation a été une préoccupation constante des philosophes des Lumières. Et l’éducation basée sur la raison et la connaissance scientifique, et en tous points laïque, était une condition indispensable à l’émergence de cette citoyenneté mature et libre –souvenons-nous de l’aphorisme kantien : « Ose penser ».

Le cas espagnol et l’Institution Libre d’Enseignement

Malheureusement, en Espagne, et jusqu’à notre démocratie actuelle, il n’existe qu’une seul manifestation de ce concept laïc et moderne (au sens historique du terme) de l’éducation : la célèbre Institution Libre d’Enseignement, qui dans le Madrid de la République accueillit comme élèves Lorca, Cernuda ou Dali, et comme professeur Antonio Machado. Le franquisme -avec sa vision mythique de l’Espagne comme récupération de l’unité impériale (Rois catholiques)- a imposé ce que l’on dénomme national-catholicisme : religion, Nation, Etat et éducation unis dans un même projet totalitaire qui a duré quarante ans. La religion donc, est associée au concept de nation comme paramètre culturel de celle-là même ; mais l’Etat est et doit être le dépassement de la Nation et donc de la religion comme holistique et justification nationale.

Notre Constitution actuelle reconnaît la laïcité de notre éducation et la non-confessionalité de notre Etat. Il n’était pas possible d’éluder ces conditions pour intégrer l’Espagne dans une Europe laïque et moderne. Même la Turquie se fait le porte-parole d’une laïcité militante. Mais dans l’Espagne du Parti Populaire (PP), les choses ont changé. Toujours en évitant habilement de toucher à la Constitution, le gouvernement actuel s’est doté d’armes suffisantes pour impulser un National-catholicisme déguisé, « léger », mais qui transperce comme une pluie longue et fine. Les subventions croissantes et à l’enseignement privé sous-contrat de caractère religieux, la détérioration consentie de l’éducation publique, et des réformes en matière d’éducation qui font de la religion une matière du cursus au même niveau que les langues ou les mathématiques vont dans la même direction.

La reconquête du national-catholicisme

Il faut ajouter à cela certains renversements graves et significatifs auxquels consent la droite actuelle. Le Ministère de l’Education continue à payer les salaires des professeurs de religion, mais c’est l’Eglise qui les choisit, ou, plus grave, les expulse selon son caprice en fonction de certains critères comme le divorce ou la vie privée, « incommodes », ou « incompatibles » avec la foi chrétienne. Ceci suppose un jugement moral sur l’intimité des personnes, inadmissible dans un Etat laïc. D’autre part, l’ordre catholique des Légionnaires du Christ -auquel appartient Ana Botella, épouse du président du gouvernement, José Maria Aznar, et conseillère des Affaires Sociales à la Municipalité de Madrid- se répand dans la capitale en achetant des collèges laïcs. Il leur imposant sa discipline catholique de séparation des sexes et autres obligations jusqu’alors inexistantes dans ces centres. On donne l’opportunité aux parents de changer leurs enfants de centre, mais cela peut être difficile ou impossible, et le droit constitutionnel de libre choix de l’enseignement en ressort affaibli.

De plus, la législation actuelle, suite à la dernière réforme de l’éducation appelée Loi de la qualité de l’Enseignement, permet à certain tics de l’enseignement religieux d’être imposés dans les centres publics : la séparation des sexes dans les collèges refait son apparition…

Dans le cas de l’Espagne, il existe, par rapport rêve des Lumières, un recul clair d’une éducation laïque et rationnelle. En Espagne et dans l’Union européenne, les débats sur le multiculturalisme, le droit d’expression des autres religions dans les centres d’éducation, et d’autres problématiques dérivées d’une société polymorphe, ne pourront se développer sérieusement si l’éducation devient un champ de bataille religieux et de croisade chrétienne. C’est seulement avec un enseignement totalement laïc que les problèmes de choc des cultures et de religion qui accompagnent les processus migratoires pourront être résolus. C’est pour cette raison qu’il est effrayant que la droite espagnole, aujourd’hui prépondérante et avant-gardiste dans l’Union européenne, et en compagnie d’homologues européens, promeuvent une Constitution européenne où s’établirait une essence chrétienne. Laquelle laisserait carte blanche à des législations éducatives de moins en moins laïques.