Le Zagreb alternatif : l’art de rien

Article publié le 16 juillet 2012
Article publié le 16 juillet 2012
A quoi nous fait penser la Croatie ? A de magnifiques paysages en bord de mer, et donc aux multiples offres pour les vacances du type « lastminute.com ». Et, au premier abord, on ne pense pas du tout à une scène culturelle vivante, encore moins indépendante. J’ai donc décidé de trouver des arguments qui pourraient aller à l’encontre d’une telle opinion. Est-ce que j’ai réussi ?
Jugez-en par vous-mêmes en lisant cet article par lequel vous voyagerez à travers les squats, les cinémas, les clubs et d’autres lieux d’inspiration de Zagreb.

« Lorsque je suis arrivé pour la première fois à Zagreb, le (centre culturel) Medika n’existait même pas encore. Il n’y avait pas vraiment de lieu où on pouvait sortir pour boire une bière, écouter de la musique et qui aurait par la même occasion senti bon l’alternatif. Moi qui étais habitué à la diversité des escapades nocturnes culturelles berlinoises, la situation ici me paraissait assez déprimante. » A peine étais-je sortie de l’aéroport que ma thèse fut vigoureusement critiquée par Christian, un artiste de théâtre et de rue allemand qui vit ici depuis des années.

Christian nous offre une visite nocturne du centre-ville, et en passant un énième carrefour, il nous explique que l’une de ses activités, la jonglerie près des passages piétons, est une bouée de sauvetage qui lui permet parfois de tenir jusqu’à la fin du mois. Au quotidien, il s’occupe d’une organisation de productions théâtrales indépendantes. « Celles-ci sont souvent meilleures que celles qui obtiennent des dotations de l’État. En revanche, la place accordée aux théâtres subventionnés par l’État est largement plus grande, et cela à cause d’une politique qui manque de vision. Si on veut expliquer correctement aux politiques comment devrait, d’après nous, fonctionner le mécanisme de dotations de l’art, il faudrait en fait devenir l’un d’entre eux. Le risque d’échec est grand car, quand on y parvient, il faut se conformer et vendre son âme. »

L’ « ATTACK » sur la culture

Jusqu’à maintenant, chaque organisation qui voulait agir au nom de la culture d’une façon officielle devait d’abord enfreindre la loi et « squatter ». Ce fut le cas pour ATTACK (une ONG active depuis 1997, née de l’union de la campagne contre la guerre et du mouvement anarchique qui s’occupe de l’éducation artistique informelle), mais aussi celui de Mochvara, qui organise des soirées, que ce soient des soirées poétiques, des expositions ou des concerts. Ce fut encore le cas de Medika, un endroit qui peut se vanter d’avoir été le premier squat dans l’histoire de la ville à avoir été légalisé (en 2007). Sanja Burlović (35 ans) explique que la scène culturelle alternative à Zagreb est nettement meilleure qu’à Belgrade parce qu’elle est nettement moins commerciale. « Il faut bien remarquer que tout le mérite ne revient pas à la ville, mais à nous. (…) Au début de l’histoire du Medika (dont les bâtiments étaient au départ ceux d’une usine pharmaceutique), je vivais comme dans un ghetto : j’y dormais, j’y travaillais, et je m’y défendais contre les menaces d’expulsions. »

« Aujourd’hui je dirige une ONG légale, financée par un fonds qui provient de l’État, des villes, de l’UE ou de fondations étrangères. Nous organisons des concerts, des ateliers de production de films, de couture, de peinture. Nous sommes en charge de ce qu’on appelle un "infoshop", c’est-à-dire un café dédié aux rencontres avec des auteurs. Personne n’est tenu de vivre dans le squat, à moins que ce soit de son propre chef (comme dans le cas d’Anthony, un Américain d’origine indienne qui est arrivé chez nous à cause… d’un permis de séjour expiré). »

« Si on commence à parler de culture alternative, pourquoi parler de Zagreb ? », me demande Luka. « Mochvara est un mythe dans son genre, synonyme de l’époque lycéenne (comme le club Purgeraj), parce qu’aujourd’hui personne n’a plus vraiment envie d’aller aussi loin le soir… Le Medika n’est d’ailleurs plus vraiment le Medika à partir du moment où il faut payer de 15 à 40 kunas ( de 2 à 5 euros, ndlr) pour entrer dans le club. Ça ne colle pas avec l’idéologie du squat », dit-il.

« J’ai 23 ans et je ne peux pas dire que Zagreb ait beaucoup à m’offrir. D’accord, si on se place dans la perspective de l’art "classique" (les musées traditionnels, les concerts de musique "sérieuse"), la situation n’est pas mauvaise. Mais en ce qui concerne la scène d’art alternatif, ça ne se passe pas si bien. (…) Si on prend en compte l’activité culturelle de la ville, on ne peut pas comparer Zagreb à Sarajevo, Belgrade ou même Ljubljana. »

Heureusement, Luka reconnaît quand même que des gens s’efforcent à mettre en mouvement la scène culturelle. Certaines initiatives sont vraiment dignes d’admiration, comme par exemple : « Screen on the green » (grâce à laquelle il a été possible de regarder des films d’animation tout en s’asseyant tranquillement sur du gazon), le Musée des Ruptures créé en 2007, sans parler du festival international Animafest (qui se déroule entre autres dans deux cinémas légendaires : Tuškanac et Kino Europa). Il est cependant dommage que la majorité de ces soirées captivantes se déroulent au bord de la mer.

Amstel dans les ruines d’un ancien marché

Le Centre Etudiant existe depuis 1957 et visait l'amélioration des conditions de vie des étudiants soit environ 1000 personnes qui occupent désormais un espace spécialement construit à l'occasion de la Foire Internationale.

Après ma rencontre avec Sanja, je me rends vers le Centre Étudiant qui, malgré sa sonorité institutionnelle, semble être l’un des leviers les plus importants de la culture croate. Je découvre un parking, passe une barrière et traverse ensuite un patio qui n'est pas des plus attrayants au bout duquel un grand nombre de constructions décrépies et d’échafaudages témoignent d’un travail de rénovation pénible. Comme un symbole de la condition de l’art contemporain en Croatie. Seul un petit nombre de ceux qui sont ici (environ 50 personnes) s’occupe de la culture au sens large (actions soutenant le théâtre, les films, l’art visuel, la musique, les médias à travers l’organisation de « performances », de concerts, d’ateliers). Cela n’a pas empêché que soient découvertes ici des célébrités telles que Ordan Tudor, Ana Horvat (musique), Oliver Frljić, Miran Kurspahić (théâtre), ou encore Ines Matijević et Jelena Kovačević (art visuel).

Je rencontre Silvija Stipanova qui s’occupe de la coordination des évènements théâtraux au Centre Etudiant. Alors qu’elle attend la représentation commune des talents croates de jazz avec l’Amstel Quartet d’Amsterdam, elle critique sévèrement la position de Luka : « Tout dépend de ce à quoi on s’intéresse et de quelles dispositions on a envers l’art. Crois-moi, si quelqu’un veut s’amuser comme il faut à Zagreb, il n’aura pas de problème (…). La question essentielle reste quand même celle de savoir ce que l’on considère comme de la culture expérimentale, alternative ou indépendante. Pour nous ce qui compte, c’est la qualité. Si une création ne mérite pas d’être institutionnalisée en raison de sa qualité, je ne vois pas la raison pour laquelle nous aurions à parler d’elle », coupe Silvija.

Tout comme on peut observer une inclination vers l’Europe sur la scène politique, on peut soupçonner la culture croate d’avoir cette même appétence : ceci pourrait être illustré par le changement de nom du cinéma Kino Balkan par Kino Europa. J’espère entendre parler des premiers changements sur la scène culturelle indépendante croate dès le 1er juillet 2013.

Cet article fait partie d'une série de reportages sur les Balkans réalisée par cafebabel.com entre 2011 et 2012, un projet cofinancé par la Commission européenne avec le soutien de la fondation Allianz Kulturstiftung.

Photo : Une et texte : © Julien Faure, Agata Jaskot et merci au Centre Etudiant.