Le théâtre... La liberté... Jénine... la Cisjordanie... - Franck Saurel (ùmido)

Article publié le 16 août 2007
Publié par la communauté
Article publié le 16 août 2007
Pour mes parents, ma soeur, mes amis et toi, Tout d'abord, merci pour vos réactions nombreuses suite à nos correspondances, vos encouragements me font du bien et aujourd'hui plus que jamais. Aujourd'hui fut une journée très dure, mon coeur a été mis à rude épreuve. Je voudrai vous présenter Jénine, ville du nord de la Cisjordanie...

Cette ville garde toutes les traces des incursions armées israéliennes avec la Seconde Intifada et "l'opération rempart", et subit de plein fouet l'isolement dans lequel la construction du mur l'emprisonne. Un seul passage possible pour arriver jusqu'à elle, le Sud à l'intérieur de la Cisjordanie. Au nord, se dresse le mur qui coupe tous les passages vers Israël et les pays belligérents. 40 kms séparent Jenine de Haifa en Israël. Avant la construction du mur, la ville profitait des échanges commerciaux, des ouvriers se rendaient quotidiennement d'une ville à l'autre pour aller travailler. Aujourd'hui, le chômage a gagné 60% de la population, les importations et l'achalandage de denrées alimentaires sont difficiles. Pauvreté, pression de l'occupation israélienne, destruction des infrastructures par l'armée....la délinquance bat son plein dans les rues. Drogues, armes, voitures volées innondent les villes. Ce qui m'inquiète, c'est que rien ne peut entrer en Cisjordanie sans que l'Etat d'Israël soit au courant. Les frontières sont réelles ici, fils électrifiés, miradors, routes coupées, et le mur... Je voudrai vous parler d'une femme juive qui a fait oeuvre ici en créant un lieu, le "Théâtre des Pierres", en hommage "aux jetteurs de pierres" de la Seconde Intifada. Trouvez ce documentaire, "Les enfants d'Arna", il expose son travail dans cette escalade de violence. Arna meurt en 1994, le théâtre ferme en 1996 car la Belgique ne subventionne plus le lieu. Il est détruit en 2002. Juliano, son fils, reprend le flambeau, trouve les fonds auprès de riches donateurs internationnaux pour reconstruire le théâtre. Il est baptisé le Théâtre de la Liberté. J'ai vu ce documentaire en France, Juliano m'a montré la suite. Un ado âgé de 15 ans, tout au plus, rend compte de la situation; il accuse Israël de vouloir les rendre idiots, les privant d'éducation, les contraignant dans une précarité entraînant délinquance et fanatisme, il vient faire du théâtre pour ne pas être dans la rue. Pour ne pas finir martyr. Ici, mon métier devient une question vitale car le théâtre sauve des vies. Je voudrai vous présenter Mustafa, 21 ans, son père est communiste et a fait de la prison comme la plupart des "réfugiés" palestiniens. Une personne sur deux est allée en prison en Cisjordanie; cela fait beaucoup de terroristes n'est-ce-pas...Lui est étudiant à l'Université Américaine à Jenine. Il m'accompagne aux cours et traduit l'anglais à l'arabe, forcément ça crée des liens. Entre deux cours, il m'apprend le debké, danse traditionnelle palestinienne, on échange quelques mots franco-arabes, il me demande de parler de la France, le théâtre, la capoeira, mes amours, mes amis....mais ici? Circuler est un calvaire en Cisjordanie, l'armée israelienne installe des checks points, certains sont fixes d'autres mobiles. Il a subi des humiliations qui feraient bondir n'importe qui: attente à genoux pendant deux heures au soleil, contraint d'entonner une chanson populaire arabe avec un M-16 pointé sur son ventre...mes dents grincent car ce n'est pas un terroriste, ce n'est pas un fanatique, il est même plus laïque que beaucoup de Musulmans en France. Il est encore jeune, pourtant il a quelque chose de terriblement mature...Il me présente Anna, une jeune femme de 21 ans qui travaille dans les bureaux du théâtre et qui a essayé de m'apprendre à faire le café turc...expérience des plus marquantes surtout quand elle l'a gouté. Elle se moque de moi, nous rions et elle finit par me faire comprendre que si je voulais, je pouvais l'épouser, comme ça j'aurai du bon café turc tout le temps...Je m'attendais à tout sauf à ça. Elle a perdu ses deux frères et ses deux fiancés...elle a 21 ans. Juliano débarque dans la cuisine, visage fermé, il vient d'apprendre que deux jeunes femmes (de 18 ans) ne viendront plus au théâtre...Leur père lui a dit : "elles grandissent". Finis les jeux d'enfants, tu grandis, tu te maries....et voilà. Pression constante, vivre dans cette pression, être né dans ce monde...quel avenir? J'ai visité la ville et le camp de Jénine aujourd'hui avec Mustafa, pardonnez-moi mais je ne vous raconterai pas ce que j'ai vu aujourd'hui, mes larmes sont encore trop chaudes. Je ne vous cacherai pas que ces regards me bouleversent souvent. A l'intérieur de la société israélienne, en Cisjordanie, à Gaza, chez toi, chez moi... ils souffrent. Je dois prendre un peu de temps, "la pause, elle aussi, fait partie de la musique."

Je vous écrirai....bientôt.

Je vous embrasse, leila saida.

Franck Saurel (ùmido)