Le talentueux Mr. Ganley

Article publié le 7 mai 2009
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Article publié le 7 mai 2009
Le carnet de chèque de ce mystérieux businessman irlandais est devenu la fontaine de jouvence du populisme antibruxellois. Pourtant, Declan Ganley se définit lui-même comme un grand europhile. Vous avez dit bizarre ?Le petit peuple de Dublin est de sortie en ce dimanche de printemps.
La campagne référendaire bat son plein en ce mois de juin 2008, mais aujourd’hui c’est direction Croke Park, l’antre du football gaélique. A la mi-temps, un avion survole l’arène mythique. Derrière l’engin qui attire l’attention d’une bonne partie de la foule, flotte une banderole éloquente : « Cette Europe doit rester sur la touche. Votez Non ». A la sortie du stade, un homme propre sur lui, costume cintré et crâne dégarni, entouré d’un essaim de photographes d’une équipe de militants, attend la fin du match. Il n’est pas là pour le sport, mais pour faire de la politique. Declan Ganley distribue des exemplaires du Traité de Lisbonne au public. « Aurez-vous le courage de le lire ? », demande-t-il. « Je vous préviens, même McCreevy et Cowen (le commissaire irlandais et le premier ministre) se sont arrêtés avant la fin ! ». Mr Ganley s’amuse comme un gosse. Le détonateur du Non irlandais, c’est lui. Et il s’avère que notre homme ne s’est pas arrêté en si bon chemin. L’influent mouvement Libertas, nébuleuse transnationale qui à l’occasion de la campagne des européennes, « chasse le Barroso en meute » (les armes à feu sont pourvues par Frédéric Nihous) c’est aussi lui. Tout de même, faire intervenir Philipe De Villiers et Lech Walesa dans un même meeting, il fallait le faire… Derrière ce coup médiatique qui a semé un grand trouble en Pologne, encore notre élégant Irlandais. N’en jetez plus, quel homme ! Mais qui connait Mr Ganley ? De lui, On retient surtout la rengaine qui a dynamité les urnes à l’occasion du referendum en 2008: L’Europe est contre le peuple, elle l’étouffe à grandes pelles de directives barbares, et le dépossède de son pouvoir souverain. On connait aussi, depuis peu, la fascinante campagne cybernétique de Libertas, qui ne recule devant aucune contre vérité ni aucun raccourci nauséabond pour asperger la toile du populisme anti bruxellois le plus grossier. En revanche, le parcours de notre homme est peu connu du grand public. Declan Ganley est né à Londres. Il n’arrive en Irlande qu’à l’âge de 13 ans, lorsque sa famille s’installe près de Galway, dans l’ouest du pays. Très vite, le jeune Declan se retrouve en échec scolaire, et doit s’en sortir autrement que par les études. Ganley va alors retourner à Londres pour trouver du travail le plus vite possible ; il y vivote quelques temps, puis décide de se lancer dans le business. Débute une fulgurante ascension dans le monde des affaires, qui l’amène tout d’abord à s’exiler en Russie, en plein effondrement du Bloc de l’Est. Il commence à rouler sa bosse dans le commerce de l’aluminium, pour ensuite s’installer en Lettonie, puis en Bulgarie, ou il s’enrichit rapidement en passant par l’industrie du bois et le secteur des télécommunications. Arrivé au bon endroit au bon moment, Ganley a parfaitement saisi les dynamiques d’une économie en pleine révolution technologique : au début des années 2000, il touche le gros lot lorsqu’il se lance dans le commerce en ligne de joaillerie. Puis le 11 septembre arrive, et bouscule les certitudes du monde des années 1990 sur lequel notre homme a assis son tas d’or. Qu’à cela ne tienne ! Il s’installe à Washington et fonde une entreprise de services informatiques en communication, spécialisée dans la sécurité. Il se constitue vite une clientèle et un carnet d’adresse prestigieux outre-Atlantique : sa firme sera sollicitée par l’administration de l’Etat de Louisiane pour organiser un support technique de coordination des secours après Katrina. Le voilà multimillionnaire. Quel lien avec « Chasse, pêche, nature et tradition », me direz-vous ? On y vient. De retour en Irlande, Ganley le nouveau (très) riche décide de prendre sa revanche sur une adolescence difficile dans le seul pays qui lui a résisté. C’est décidé, il y fera de la politique et domptera le Tigre Celtique. En 2004, pendant les débats sur la préparation du traité Constitutionnel Européen, notre businessman baroudeur s’installe donc à Galway, où il fonde un think tank européen : ainsi naît Libertas. Mais comment faire parler de lui ? Ganley a des amis, aux Etats-Unis (Al Gore en fait partie), en Europe orientale, mais finalement peu sur le sol Irlandais. Notre self made man n’a pour lui que ses idées : il honnit l’eurocratie bruxelloise et son pouvoir opaque. Pas de problème : la demande électorale anti-européenne ne manque pas. Il en fait son terreau, et se met en quête de la rassembler. Rhétorique paradoxale dans un pays qui doit tant aux fonds structurels de l’Union ? Sûrement. Mais tout est dans le dosage : notre homme a compris qu’en dépoussiérant l’euroscepticisme « classique » et en le parant d’une teinte positive, les électeurs suivent. Son discours est limpide : l’Europe est une chance, elle est l’avenir de l’Irlande, mais l’aveuglement de Bruxelles est en train de détruire le rêve des pères fondateurs. La liberté des peuples est étranglée par la technocratie supranationale, sauvons là ! On connait la suite. L’atypique Ganley et sa machine de guerre électorale vont surfer sur les Non français et néerlandais, et faire mordre la poussière au traité de Lisbonne. Une fois ce tour de force réalisé, Ganley veut faire perdurer l’aventure. Il a pris goût à la politique. Les élections européennes de 2009 approchent, et il s’agit de faire le plein de voix. Et pourquoi pas peser réellement à Strasbourg? Seul problème : il faut plus qu’un mouvement strictement national pour siéger au sein d’un groupe parlementaire, d’où la nécessité d’européaniser la chose. La demande de reconnaissance du statut de parti européen est encore en attente, mais le grand débauchage a déjà commencé : les eurosceptiques de tout poil sont sollicités, sans qu’à aucun moment soit prise la précaution d’aboutir à une cohérence politique. Ganley lui-même, qui se targue de vouloir sauver l’Europe, ferme les yeux sur les positions ultranationalistes de ses coreligionnaires du moment qu’ils font placarder le nom « Libertas » sur les murs d’un maximum de capitales européennes. Et le carnet de chèque de notre milliardaire fait le reste. A Rome, au meeting qui lance la campagne européenne de Libertas, on fustige pêle-mêle les eurocrates, les puissants, les anti-camemberts au lait cru, le traité de Lisbonne qui menace d’ « abolir la démocratie », le vin rosé coupé, et on en passe. Une vraie kermesse, illuminée à grands renforts d’Euros par la présence de l’ancien leader de Solidarnosc, qui côtoiera sans broncher une brochette d’extrémistes à la tribune. Ganley se frotte les mains. Il est peu regardant sur la couleur du CV politique de ses convives : seule compte pour lui la forte médiatisation de son message. Car en matière de communication, l’influent businessman en connait un rayon. Il faut dire qu’il fait fort : depuis quelques semaines, son mouvement inonde la toile de bandeaux publicitaires, de parodies de films tournant l’Union Européenne en ridicule, ou encore de blogs autoproclamés d’utilité publique (Captain Europa, qui a fait l’objet d’un récent post, est de ceux-là). Tous les moyens sont bons pour faire parler de Ganley et Cie, peu importe si son programme est plus que flou ou si ses listes sont incohérentes. Même les plus farouches europhiles sont obligés de prêter attention à cet OVNI paneuropéen. En réalité, ce mouvement, c’est un peu comme le camembert cher à Mr De Villiers: ça sent assez mauvais, on ne sait pas ce qu’il ya dedans, mais on y résiste pas. Même s’il ne parvient pas à former un groupe parlementaire à l’issue des élections, le talentueux Mr Ganley a déjà réussi son pari : celui de fédérer l’euroscepticisme au-delà des frontières irlandaises. L’objectif affiché est de former 27 listes étiquetées « Libertas »; et déjà Le crû 2009 rassemble l’Irlande, la France, la République Tchèque, la Grande Bretagne, les Pays Bas, ou encore la Suède. On le saura : le populisme nouveau est arrivé. Sources , , , , , .   

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