Le street art à Naples : entre sacré et profane, le paradoxe de l’art de rue

Article publié le 4 janvier 2016
Article publié le 4 janvier 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

À l’occasion de la projection de « Bansky does New York », premier rendez-vous de l'année d’AstraDoc – Viaggio nel Cinema del Reale (Voyage dans le Cinéma du Réel), nous nous penchons sur le street art, en réfléchissant sur le paradoxe de cet art et sur son état dans la capitale de la Campanie.

Après la projection de Tempo Pieno  et de NapolIslam, le Viaggio nel Cinema del Reale d’AstraDoc recommence avec « Bansky does New York » de Chris Moukarbel et, en avant-première, « Letter from an imaginary man » de Matilde De Feo. Nous profitons du documentaire consacré au graffeur britannique pour réfléchir sur le paradoxe inhérent à cette forme d'art et sur son état à Naples.

Chaque œuvre d’art est fille de son temps. Vassily Kandinsky, « Du spirituel dans l’art »

Le paradoxe du street art

À une époque pas si lointaine, le seul fait de dessiner sur les murs n’était pas reconnu comme une œuvre ayant une valeur esthétique intrinsèque, cela était uniquement perçu comme un geste de rébellion, pour ceux qui pratiquaient cet art, et comme un acte de vandalisme par la majorité des personnes. Aujourd’hui, le street art est une des expériences artistiques contemporaines les plus intéressantes : ses artistes deviennent un peu plus célèbres chaque jour, on parle de murs légaux ou d'art urbain sur commande et des projets impliquant des partenariats avec des institutions publiques et privées fleurissent un peu partout pour la réalisation d'interventions artistiques, parfois intégrées dans le cadre plus large de requalification de zones déterminées ou d'espaces publics.

On parle souvent du « paradoxe du street art », mais il faudrait peut-être mieux le définir comme une situation de tension entre différents droits et intérêts sur l’œuvre. Il existe dans l’art urbain un contraste potentiel entre certains droits fondamentaux : d’une part la liberté d'expression et les droits d'auteur appartenant à l'artiste ; de l'autre, le droit à la propriété du titulaire du support utilisé. Bien sûr, les possibles responsabilités pénales que peuvent rencontrer les artistes (qui pourraient être accusés de destruction, de dégradation et de détérioration du bien d’autrui) ne font que rendre leurs performances plus audacieuses, en les poussant à s’introduire dans des endroits surveillés, comme les dépôts de trains, pour réaliser des « pièces » clandestines le plus rapidement possible.

Vandalisme productif

En diffusant le mouvement ethnocentrique du graffiti au-delà des murs, le street art contemporain jouit d’un potentiel de communication plus fort, non seulement parce que les messages et les images qu'il produit sont clairs et immédiatement reconnaissables, bien que les contenus soient très différents les uns des autres, mais surtout parce que l’œuvre s’incruste, au moins pour un temps, dans le quotidien des personnes. Des peintures murales provocatrices de Blu, aux mosaïques de Space Invaders, des posters de JR aux stencils de Banksy, jusqu’aux panneaux de signalisation routière réinterprétés par Clet, le besoin d’expression se traduit par une tension constante envers la communication de masse et la participation du public à la signification des œuvres.

Artiste street art avant l’heure, Felice Pignataro a été défini comme « le muraliste le plus prolifique du monde » en réalisant plus de 200 peintures murales dans tout l’arrière-pays napolitain, mais aussi dans le reste de l'Italie. « Ses peintures murales racontaient les batailles d’un territoire, elles étaient une expérimentation d’art collectif, une forme de lutte pour les droits et contre la marginalisation des classes les plus faibles », raconte sa fille Martina. La production de Felice est extrêmement variée, car son intention est d’atteindre et de toucher le plus de personnes possible grâce à des autocollants et des affiches stylisés et imprimés, des banderoles colorées, des tableaux et des sculptures réalisés avec des matériaux de recyclage. Alors que l'activité de Gridas, l’association dont il est le fondateur, continue encore aujourd’hui, il reste malheureusement peu de traces de ses interventions originales, jusqu’en 2013 où la station de métro Piscinola-Scampia fut entièrement consacrée à l’art de Felice Pignataro et à ses œuvres, la FELImetrò.

Si dans le cas de Pignataro , les interventions étaient toutes autorisées, le parcours artistique entrepris par Cyop&Kaf, d’abord comme graffeurs solos puis en duo, a eu pour conséquence la colonisation artistique de nombreuses zones du centre historique : d’abord avec des interventions éparpillées d’art guérilla, qui se sont ensuite structurées en un véritable itinéraire, en particulier dans les « Quartieri Spagnoli » où il est possible d’admirer les deux cents œuvres qu'ils ont réalisées au cours des années et qui sont rassemblées dans le livre QS - Quore Spinato. Leur vision, souvent dure mais pieuse, a créé un lien profond entre le contenant et le contenu, c’est-à-dire entre le territoire et l’intervention artistique. 

Un atelier à ciel ouvert

Des artistes internationaux comme Ernest Pignon-Ernest, Banksy, C215, Zilda et Leo&Pipo, aux artistes italiens comme Arp, Diego Miedo, Gola, Zolta, Come, Pet, Crl et Alice Pasquini, sans oublier les collectifs historiques KTM et Dias : depuis plus de trente ans, Naples est un véritable atelier d’art urbain, aidé notamment par le climat d'anarchie justifiée qui se respire en ville ou peut-être par le charme des époques et des styles différents qui cohabitent dans la capitale de la Campanie. Source d'inspiration pour tous les artistes, la ville parthénopéenne conserve une certaine authenticité.

Si les origines du street art sont liées aux métropoles et au mal-être créé par les grandes villes, combattu à travers une nouvelle idée de plasticité et de décor, il se présente aujourd'hui comme un phénomène transversal et complexe. La transversalité se manifeste à travers un épais réseau d’échanges, de collaborations et de contaminations locales et internationales : ce qui auparavant s’exprimait dans les espaces laissés à l’abandon par la dégradation urbaine est devenu un véritable style pour de nombreuses expressions artistiques et un puissant vecteur pour adresser d’importants messages de modernité, en se plaçant à mi-chemin entre la communauté sociale et le monde de l'art.

En matière de street art, Naples peut revendiquer deux œuvres exceptionnelles : la seule œuvre de Bansky présente en Italie, « Madonna con la pistola » et le premier graffiti à être officiellement béni par l’Église, le « San Gennaro » de Jorit Agoch. Les deux œuvres se trouvent dans le centre historique. La première, se situant via dei Tribunali, plus précisément piazza della Basilica dei Gerolomini près d’un brocanteur, est une réinterprétation d’une œuvre du baroque romain : une allusion au lien controversé entre la religion et le monde criminel ou peut-être une sorte de protection contre la violence.

L’œuvre d’Agoch se trouve sur la piazzetta Crocelle ai Mannesi, à l'entrée du quartier de Forcella, où trône un San Gennaro ouvrier qui célèbre le rapport entre le Saint et son peuple. Inaugurée en septembre 2015 par une bénédiction, l’œuvre promue et produite par INWARD, Observatoire sur la Créativité Urbaine, et un pool de partenaires publics et privés, dont la Mairie de Naples, offre une image rassurante et politiquement correcte de l'art urbain.

L’art d’en Bas

En octobre 2015, une autre artiste napolitaine a décidé d’installer ses œuvres dans les « Quartieri Spagnoli ». Dans le projet « Chatting » de Roxy in the Box, Rosaria Bosso à la ville, des stencils d’icônes passées et présentes décorent l’extérieur des « bassi », les habitations typiquement napolitaines qui donnent sur la rue. La Vascio Art porte dans les ruelles Amy Winehouse, Frida Khalo, Rita Levi Montalcini, Andy Warhol et d’autres figures célèbres : les posters colorés et irrévérencieux deviennent de nouveaux voisins avec qui discuter. « À travers ce projet, Roxy met tout le monde dans la rue, au niveau des bassi » explique Sarah Galmuzzi, journaliste passionnée d’art et éditorialiste. « Les œuvres de “Chatting” dialoguent avec les lieux et les personnes, en plaçant avec ironie de grands personnages dans le quotidien d’un quartier et en encourageant la connaissance. Souvent il est difficile de comprendre le sens de certaines œuvres de street art, d’en percevoir le message et le lien avec le territoire, mais si l’œuvre réussit à émouvoir, toutes les barrières et les préjugés disparaissent ».

En juillet 2015, les habitants du quartier Materdei ont financé une gigantesque peinture murale pour embellir les rues souvent laissées à l’abandon. Faisant 15 mètres de haut et peinte par l’artiste argentin Francisco Bosoletti, « La sirena Parthenope » décore la façade d’un immeuble de la salita San Raffaele. La fascinante figure féminine, entourée de plantes et peinte avec des couleurs intenses mais discrètes, a été réalisée grâce à une véritable collecte de quartier, mise en place pour acheter les peintures et l'échafaudage nécessaires à sa réalisation. L’initiative a été promue par le comité Materdei R_esiste qui regroupe associations, collectifs et résidents de la zone, activement impliqués dans un vaste projet de requalification.

L’état du street art

Le désir instinctif de saisir quelque chose qui va au-delà de la compréhension commune, l'irruption de messages dystopiques qui relisent la réalité tout en faisant partie du quotidien, la fusion émotionnelle entre le lieu et le caractère transitoire d’œuvres qui naissent sur les cendres de la dégradation : « Nous ne pouvons pas raconter une ville en édulcorant la réalité » affirme Reeno25, vétéran de la scène graffiti napolitaine. « Pour voir les œuvres de street art, il faut sortir dans la rue et non admirer les reflets vides de l'art de rue, domestiqué selon des besoins médiatiques précis pour la création d'un consensus facile. L’art doit être simple et fort, amener à la réflexion et ne pas se limiter au seul aspect décoratif ».

« Par rapport à la valeur épistémique et éthique de l’art, le street art se pose comme un vecteur de communication ayant un fort impact, en réussissant à provoquer presque toujours une réaction immédiate de l'opinion publique » observe Susanna Crispino, conservatrice d'art international et journaliste. « En même temps, il offre une scène attrayante pour les artistes qui sortent désormais de la clandestinité et ne dédaignent pas goûter à un certain succès, même au niveau international. Du reste, le graffiti est entré dans les galeries d’art à partir des années quatre-vingt comme une intervention d’art interprétant un coin de la ville. Aujourd’hui, il ne doit pas nécessairement se considérer comme du street art ».

La question tourne autour de l’authenticité du message : la culture mainstream a depuis longtemps digéré une partie du langage du street art, réduisant ainsi sa puissance communicative. Pourtant la sémiotique de la jungle urbaine peut encore pousser l'art vers quelque chose de plus authentique, à condition qu'il ne se banalise pas.