Le sexisme en Europe : la guerre contre l'axe du mâle

Article publié le 18 février 2013
Article publié le 18 février 2013
On le connaissait déjà, cet humour piquant pratiqué par une certaine gente masculine : Brüderle, Montezemolo ou encore Aznar en sont de fervents acteurs. En soi, le sexisme au quotidien n´est pas une nouveauté. Cest même plutôt monnaie courante en Europe. Alors, il est grand temps de lui faire la peau.
Le tollé suscité par l´affaire Brüderle en Allemagne nous le montre : la guerre contre le sexisme au quotidien est engagée.

Une blague grivoise (« Altherrenwitz » en allemand, qui dans sa composition littérale signifie une blague de vieux monsieur ou « gentleman », ndlr), c´est une blague de garçonnière, grossière et légère que les hommes prennent généralement plaisir à se raconter entre eux. C´est la définition que nous propose le Duden, l´équivalent allemand du Larousse. Voilà bien longtemps que lancien Premier ministre italien, Silvio Berlusconi, a un violon d'Ingres pour ce type d´humour. Jusqu´alors, c´est d'un œil présomptueux que la presse internationale l´observait. Désormais, faites chauffer les claviers, chroniqueurs et faiseurs d´opinion se déchaînent en Allemagne. Depuis la parution de l´article « Der Herrenwitz » (« Grivois », ndlr), issu de la plume de Laura Himmelreich, journaliste au Stern (hebdomadaire allemand, ndlr), les Allemands ne peuvent plus ignorer le débat sur le sexisme. Trop d´hommes et de femmes ont déjà réagi, commentaires, blogs et réseaux sociaux à l´appui. 

Et la liste s'allonge, encore et encore.

Dans son reportage qui s'étend sur trois pages, la journaliste de 29 ans dresse le portrait de Rainer Brüderle, candidat de pointe du parti libéral allemand (FDP) qui, interrogé sur des questions d'ordre politique, lui aurait retourné des propos grivois. C'était la veille du meeting traditionnel de l'Épiphanie du FDP. « Vous remplieriez parfaitement une Dirndl (robe traditionnelle bavaroise, ndlr) », lui aurait lancé Brüderle, le regard se baladant sur la poitrine de son interlocutrice. Au cours de l´entretien, la journaliste aurait non seulement eu à supporter un baisemain de sa part, mais en plus, il lui aurait demandé d'accepter d´être sa cavalière au bal.

« Oh, mais votre chaîne m´a envoyé ce qu'elle avait de plus ravissant à offrir ! »

Plusieurs consœurs sont venues apporter leur témoignage pur faire savoir si elles aussi avaient déjà rencontré ce genre d´expériences. Deux d´entre-elles mentionnent ledit Brüderle: « Quand j'étais stagiaire à la télévision, je devais faire un enregistrement avec lui. Lorsqu'il est sorti de la voiture, il s´est exclamé : "Oh, mais votre chaîne m´a envoyé ce qu'elle avait de plus ravissant à offrir ! », raconte Rabea Otten. « Plus tard, il a proposé que nous descendions la rue, bras dans le bras. J'avais 23 ans à cette époque et à vrai dire, je trouvais ça plus amusant que sexiste. Si j´y repense aujourd'hui, je trouve ça assurément moins marrant, car je suis devenue plus sensible à l'égard de propos et commentaires sexistes. Je les entends partout et ils me mettent hors de moi. Surtout quand il est sous-entendu qu' une femme n'a accédé à son poste que parce qu'elle a un physique avantageux ou qu'elle a fait les yeux doux au chef. D´ailleurs, c'est un peu le même genre de reproche qu'on a fait à la journaliste Annett Meiritz, concernant ses enquêtes sur le Parti des pirates allemand. »

Les tontons baveurs

Brüderle n´est pas le vrai problème. En fait, ces manœuvres d'esquive, aussi amusantes qu'elles soient, demeurent très largement l'apanage d'un pouvoir masculin, des démonstrations de force typiquement masculines. Chez les journalistes italiennes, c´est Luca Cordero di Montezemolo, président de Confindustria (Confédération générale de l´industrie italienne, ndlr) et du Conseil d´Administration de Ferrari, qui fait figure de tonton baveur le plus cité. Elena Boromeo de l´agence de presse Dire se souvient encore d´une soirée passée au théâtre Valle à Reggio d'Émilie (centre-nord de l'Italie, ndlr), lorsqu´un Montezemolo souriant avait caressé la joue d´une collègue, au lieu de répondre à sa question. Journaliste à CNBC, la chaîne spécialiste des nouvelles financières, Mariangela aura du, à plusieurs reprises, recadrer notre Roméo, lors d´un sommet en Chine.

Mais concernant le sexisme au quotidien, pas besoin de se cantonner à l´Italie. Dans la famille des baveurs, je cite l´ancien Premier ministre espagnol, Aznar, qui en 2006 avait glissé un stylo dans le décolleté de la très charmante journaliste, Marta Nebot, en guise de réponse à sa question sur le mouvement indépendantiste basque.

Et puis, souvenons-nous aussi de Tristane Banon, la journaliste française qui avait porté plainte contre Dominique Strauss-Kahn, alors directeur général du FMI. Elle l´accuse de l'avoir violée après une interview qu'il lui avait accordé dans un appartement parisien en 2003. DSK se serait jeté sur elle comme « un chimpanzé en rut ». La procédure n´avait toutefois pas abouti en raison de la prescription des faits.

En Allemagne, on s´est empressé de reprocher un manque de professionnalisme à Himmelreich. C'est tout bonnement la mauvaise question qu'elle aurait poséeje voudrais qu'il me dise ce qu'il pense du fait de gravir l'échelon politique et devenir le porteur d´espoir à un âge avancé »). Et puis, elle se serait aussi trouvée au mauvais endroit au mauvais moment (au bar de l´hôtel, aux alentours de minuit). Et parler à des jeunes femmes, c´est pire que tout. Une erreur, vraiment mauvaise, estime Patrick Kurth, secrétaire général du FDP thuringeois. Il laisse d´ailleurs entendre que désormais, il ne souhaite plus que s'entourer de « vieux journalistes aux cheveux grisonnants ». Ben voyons.

Et si Himmelreich avait tout juste ?

Tout cela aurait bien fait joli s´il n´y avait pas eu un #aufschrei, un cri de cœur généralisé qui se serait répandu comme une traînée de poudre sous la forme d´un hashtag sur Twitter, dans les jours qui ont suivi la publication de Himmelreich. L'engrenage, c'est Anne Wizorek qui l´a mis en marche, une « nerdette » résidant à Berlin. C'est comme cela qu'elle se décrit sur son site internet. Qui lui rend visite, y trouvera le témoignage de l'internaute « ibotrampe », qui relate, qu'à l'époque où elle était journaliste, on lui aurait à plusieurs occasions proposé un échange immoral : histoire exclusive contre faveurs sexuelles. On y lit aussi la réflexion de Kati Kürsch, qui en se regardant dans la glace le matin, préférerait largement n'avoir qu'à se demander : « Est-ce que je me sens bien dans cette tenue ? », plutôt que d´avoir à se poser la question : « Est-ce que mon décolleté est suffisamment discret ou va-t-on m´allumer ? ». Entre temps, #aufschrei est même relayé sur le plan international par #outcry. Qui cherche sur la Toile, tombera aussi sur un tumblr intitulé rainerbruederlelookingatgirls ainsi qu'une page web, qui s'attèle à dénoncer le sexisme au quotidien.

Comme c’est souvent le cas dans les débats sur le sexisme, le risque de faire dans le noir et blanc et de dresser un portrait manichéen est grand. Pourtant, des hommes ont aussi exprimé leur soutien via Twitter. Et puis, comme le remarquent certaines : « Les femmes savent également être sexistes. Une fois, une collègue qui travaille pour les médias du service publique, m´a dit : "moi, les belles minettes, je n´arrive pas vraiment à les prendre au sérieux". Ce propos m´en avait sérieusement bouché un coin », se rappelle Rabea. Vraisemblablement, le débat sur le sexisme ne s'estompera que lorsque les rapports de force en Europe et ailleurs seront enfin plus égalitaires et quand dans les talk-shows télévisés, ce ne sera plus le rédacteur en chef, mais la journaliste concernée, qui prendra la parole.

Photos : Une (cc)KrisKesiakPhotography/flickr, Stop (cc)norte_it [Dario J Lagana]/flickr, tumblr (cc)rainerbruederlelookingatgirls; Vidéo: Aznar (cc)viejomoeb/YouTube