Le Rwanda et l'U.E : commémorer la mémoire discordante d'un génocide

Article publié le 28 avril 2014
Article publié le 28 avril 2014

De nombreux évènements commémorant le génocide rwandais de 1994 ont été organisés sur l'ensemble du globe depuis près d'un mois et doivent continuer à se dérouler durant les cent jours qu'ont duré les massacres. Le Rwanda peut sembler un pays lointain, mais l'héritage du génocide a des implications pour l'Europe et les européens alors que son onde de choc continue de se faire ressentir.

« J'avais com­pris que je n'avais rien com­pris »

Le pre­mier avril le Pa­lais des Beaux-Arts de Bruxelles, le « Bozar », a or­ga­nisé une confé­rence lit­té­raire in­ti­tu­lée « Rwanda, vingt ans après ». Trois écri­vains afri­cains ayant écrit des livres sur le gé­no­cide de 1994 au Rwanda étaient in­vi­tés par le Bozar et l'ONG « CEC » à par­ler des li­mites du lan­gage quand on l'ap­plique à un tel évé­ne­ment. Les ré­ponses étaient franches.

« J'avais com­pris que je n'avais rien com­pris », di­sait Bou­ba­car Boris Diop du Sé­né­gal, par­lant de son ex­pé­rience au Rwanda quatre ans après les mas­sacres de grande am­pleur qui ont tué 800 000 Tut­sis et Hutus mo­dé­rés en cent jours à par­tir d'avril 1994. « J'écou­tais les gens et ne pou­vais com­prendre ».

Vé­ro­nique Tadjo de Côte d'Ivoire a à cette oc­ca­sion aussi dit quelque chose de si­mi­laire : « Cer­taines choses ne peuvent pas être dites, vous devez les ex­pri­mer d'une autre façon ». C'est pour­quoi elle, Diop et l'écri­vain et homme de théâtre rwan­dais Dorcy Ru­gamba ont tous trois tenté d'écrire de dif­fé­rentes fa­çons au sujet du gé­no­cide.

Ru­gamba, qui a perdu nombre de ses proches dans les tue­ries, dit : « La mé­moire n'est pas fi­dèle, elle s'ef­frite, il faut la fixer, car c'était un crime idéo­lo­gique et po­li­tique, et cela est la prin­ci­pale chose dont il faut se rap­pe­ler. Ce n'était pas de la haine « tri­bale » ou « an­ces­trale ». B.B. Diop le confirme : « la lo­gique gé­no­ci­daire est une lo­gique de dés­ins­crip­tion, de mu­ti­la­tion ». Tous trois disent que la fic­tion est une façon de rendre leur iden­tité aux morts. Mais les mé­moires peuvent être dis­cor­dantes.

« Les morts ne sont pas morts »

Car cette ren­contre fait par­tie d'une série plus large d'évè­ne­ments mis en place non seule­ment pour com­mé­mo­rer le gé­no­cide mais aussi pour apai­ser les bles­sures d'un pays afri­cain pris dans les po­lé­miques. Des pro­jets tels que ceux de l'ar­tiste sud-afri­cain né à Londres Bruce Clarke, « Les hommes de­bouts » doivent être ex­po­sés dans de nom­breux pays. Le pro­jet de Clarke a ainsi été pro­jeté le 7 avril sur la fa­çade des Na­tions Unies à New York.

Ce­pen­dant la mé­moire de ce qui s'est passé est tou­jours su­jette à contro­verse, même dans cer­tains pays de l'Union Eu­ro­péenne. En France, qui a ré­gu­liè­re­ment été cri­ti­quée en Afrique et en de­hors pour son rôle avant et après le gé­no­cide, un tri­bu­nal a condamné à vingt-cinq ans de pri­son le 14 mars Pas­cal Sim­bi­kangwa, un an­cien ca­pi­taine de la garde pré­si­den­tielle rwan­daise. Le pro­cès de Sim­bi­kangwa, le pre­mier en France d'un crime lié au gé­no­cide, a fait la une car étant vu comme une façon pour Paris d'apai­ser la re­la­tion ten­due des gou­ver­ne­ments fran­çais et rwan­dais, dont le parti au pou­voir, le FPR, a sou­vent ac­cusé la France d'avoir pro­tégé des hauts-res­pon­sables du ré­gime gé­no­ci­daire.

Le pro­cès a eu lieu tan­dis qu'une émis­sion té­lé­vi­suelle et un pro­gramme de radio fran­çais étaient for­cés d'en­le­ver de l'an­tenne des sketches se mo­quant du gé­no­cide rwan­dais, sous la pres­sion de l'opi­nion et de cer­taines ins­ti­tu­tions.

Aide, dé­ve­lop­pe­ment et guerre

La mé­moire du gé­no­cide est aussi au cœur de la re­la­tion de l'U.E. avec le petit pays d'Afrique cen­trale. L'aide pu­blique au dé­ve­lop­pe­ment au Rwanda était en 2006 de 585 mil­lions de dol­lars US, ceci re­pré­sen­tant 24% du re­venu na­tio­nal brut, et la moi­tié du bud­get du gou­ver­ne­ment. La com­mis­sion eu­ro­péenne était en 2007 le deuxième plus gros don­neur d'aide, avec 85 mil­lions de dol­lars.

Le Rwanda est en effet pour ainsi par­ler un mo­dèle de l'aide au dé­ve­lop­pe­ment : au bord du pré­ci­pice en 1994 il est de­venu l'un des prin­ci­paux exemples d'his­toire à suc­cès du conti­nent afri­cain, sa ca­pi­tale, Ki­gali, étant en plein boom im­mo­bi­lier et la crois­sance an­nuelle du pays étant en moyenne de 8,1% par an entre 2001 et 2012. La ré­con­ci­lia­tion a été l'un des prin­ci­paux ob­jec­tifs of­fi­ciels du nou­veau ré­gime FPR du pré­sident Paul Ka­game : les re­cen­se­ments eth­niques ou la men­tion de l'eth­ni­cité sur les pa­piers d'iden­tité ont été in­ter­dits, même si cer­tains rwan­dais se plaignent de dis­cri­mi­na­tions per­sis­tantes. Même l'an­cien mi­nistre des af­faires étran­gères belges et an­cien com­mis­saire eu­ro­péen au dé­ve­lop­pe­ment et à l'aide hu­ma­ni­taire Louis Mi­chel a dé­claré en fé­vrier son sup­port au ré­gime de Ka­game : « Je ne peux être qu'im­pres­sionné par le che­min par­couru, par les suc­cès éco­no­miques et so­ciaux du Rwanda ».

Mais cer­tains ont ac­cusé le pré­sident Ka­game d'au­to­ri­ta­risme, et disent que le parti du FPR contrôle de fait le pays, en ne lais­sant au­cune place aux autres, et uti­lise la mé­moire du gé­no­cide pour faire taire l'op­po­si­tion. Le meurtre bru­tal et ré­cent de Pa­trick Ka­re­geya le jour du Nou­vel An en Afrique du Sud, lui qui était l'an­cien chef des ren­sei­gne­ments ex­té­rieurs de Ka­game, en dis­grâce, a tendu les re­la­tions du Rwanda non seule­ment avec l'Afrique du Sud mais aussi avec l'un de ses prin­ci­paux do­na­teurs, les Etats-Unis. Il a aussi été mon­tré par un rap­port de 2012 pu­blié par l'ONU que Ka­game a fi­nancé des ré­bel­lions au Kivu voi­sin, la pro­vince orien­tale et riche en mi­ne­rais de la RD Congo, dont l'abon­dance en ma­tières pre­mières a ali­menté l'une des guerres les plus san­glantes ayant eu lieu de­puis la fin de la Se­conde guerre mon­diale.

Et à Bruxelles ?

Même à Bruxelles l'onde de choc de ce qui se passe en Afrique cen­trale peut par­fois se faire sen­tir : les émeutes de Ma­tongé en 2011 en sont un exemple, lorsque des ex­pa­triés congo­lais fu­rieux de ce qu'ils per­ce­vaient comme des in­ter­ven­tions étran­gères dans le scru­tin pré­si­den­tiel de la RDC, com­men­cèrent à ma­ni­fes­ter dans le quar­tier d'Ixelles. Des cas pos­sibles de bru­ta­lité po­li­cière en­flam­mèrent alors les ma­ni­fes­tants et deux se­maines d'émeutes dé­bu­tèrent, dans la­quelle des rwan­dais furent pris pour cible et une grande par­tie de la zone au­tour de la chaus­sée d'Ixelles en­dom­ma­gée.

Mal­gré qu'il ait eu lieu à 6000 ki­lo­mètres de Bruxelles, le gé­no­cide de 1994 a eu de nom­breuses consé­quences : l'im­pli­ca­tion de l'U.E. dans un pays loin­tain, une part in­di­recte dans la guerre qui a ra­vagé la moi­tié orien­tale de la RD Congo, l'em­bar­ras des Fran­çais et des po­lé­miques à Paris, un rôle dans les émeutes de 2011 à Bruxelles, mais plus que tout, il a dé­truit non seule­ment des vies mais aussi des mé­moires.

Un des écri­vains in­vi­tés au Bozar, Dorcy Ru­gamba, ra­conte com­ment il est re­venu à Bu­tare, sa ville na­tale : « Je suis ren­tré à Bu­tare, que je connais comme ma poche, mais je ne l'ai pas re­con­nue. Elle était pleine de vi­sages in­con­nus. La moi­tié de la po­pu­la­tion avait été tuée, l'autre avait fuit au Congo ».