Le retour du Petit Prince

Article publié le 29 octobre 2002
Publié par la communauté
Article publié le 29 octobre 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Il est possible de justifier une vision éthique des relations internationales sur la base du réalisme poltique. C'est en tout cas ce que cherche à démontrer cet article

Si aujourd'hui le Petit Prince d'Antoine de Saint Exupéry accomplissait à nouveau son merveilleux voyage à la recherche d'un ami, je crois qu'il fuirait de la Terre avant même de ressentir au fond de lui la nostalgie de sa rose bien aimée.

Il éprouverait de l'horreur devant les drames de Srebrenica, du Rwanda et de l'Afghanistan. Il pleurerait sur les ruines des Twin Towers en pensant au sort de ceux qui ne gagnent qu'un dollar par jour en travaillant près de seize heures et qui traversent une existence sans avenir dans laquelle ils n'éprouveront jamais les sensations les plus fortes que la vie sait offrir : ils ne pourront pas rêver, ni aimer, ni connaître, ni jouer et ils n'auront même plus quelques instants pour rire, heureux, ou pour regarder le soleil se lever. Leur destin est étouffé dès l'origine pour la seule raison que leur premier souffle a été émis entre les bras d'une mère dont la seule faute est d'être née du côté le moins favorisé du globe.

Le petit prince fuirait apeuré, en sachant qu'un million de personnes meurent chaque semaine; qu'autant n'ont pas le droit d'exprimer une opinion, d'avoir un doute, de prier un dieu parce qu'il y a des hommes qui veulent être souverains jusque dans l'intimité d'une conscience… Et de tout cela, il ne pourrait parler à tous si le mauvais sort le met sur le chemin d'un des deux milliards d'analphabètes qui se promènent, ignorants, sur la Terre, sans pouvoir la raconter.

Après avoir goûté quelques secondes à tout cela, il fermerait les yeux, inconsolable pour s'en retourner chez lui.

Ethique et Action dans les relations internationales

Peut être que je suis un rêveur, mais comme John Lennon, sifflant « Imagine », j'espère ne pas être le seul. Je crois que les choses peuvent changer. Et même si ce n'est, comme le shérif de la chanson de De Gregori, qu'avec des balles à blancs, je voudrais jeter quelques caillasses dans l'immobilisme des idées et semer quelques germes de changement dans l'esprit de chacun d'entre nous en proposant une approche méthodologique fondée sur la conviction que les principes éthiques ne peuvent pas être de simples idéaux et qu'au contraire ce sont eux qui déterminent l'action.

Il est nécessaire d'introduire l'éthique dans le système des relations internationales aussi bien au niveau global qu'au niveau local et dans les mots qui suivront je tenterais de démontrer comment cela peut être possible et comment en quelque sorte cela peut être réaliste et également dans notre intérêt politique.

Les tenants du relativisme culturel ne comprennent pas que cette idée n'est pas contraire à un universalisme des valeurs. Pour cela, il faut penser aux valeurs universelles comme à une superstructure qui rende possible la cohabitation entre différents modèles culturels, sinon, le relativisme devient une simple présomption du vrai, une justification des horreurs et cela induit une volonté de se situer sur un plan supérieur par rapport à l'autre, devenant à son tour prétexte universel.

Le mot clef qui échappe au relativiste est la réciprocité. L'idée qu'il n'existe pas une opinion supérieure, un dieu meilleur ou un ensemble de valeurs plus sain n'est pas propre à une culture, mais le terreau de tout modèle culturel. C’est ce qui permet à chacun d'accepter l’autre; Ce sont, à la réflexion, les seuls principes universels qui puissent lier ensemble diverses visions du monde en insufflant vie à un système inter culturel. Un universalisme formé de quelques principes élémentaires minimaux deviendrait dans cette optique également réaliste en ce qu'il fédèrerait toutes les multiples nuances culturelles qui colorent notre planète.

En descendant les marches qui mènent de la super structure à la structure de toutes les cultures particulières, il est nécessaire de parler de relativisme intra culturel. Le droit d'exprimer une opinion, de pêcher, de prier, de parler sa propre langue et le doute sont des valeurs universelles qui devraient être le patrimoine de chaque être humain parce que chacun d'entre nous doit pouvoir être souverain de son propre royaume et aucune culture, classe sociale, religion élevée au niveau de symbole ne peut voler à un homme ce privilège. La réciprocité, dans ce cas également est la clef de lecture.

La cohabitation entre religion et ethnies différentes et la défense des minorités n'est possible que grâce à l'introduction de ce relativisme interne. Conjurer un nettoyage ethnique devient réalisme politique à partir du moment où on l'entend comme la prévention d'un conflit plus grave et le souci d'éviter la création d'aires de déstabilisation sur la planète dans l'intérêt de tous.

Des femmes iraniennes aux enfants nord-irlandais

Beaucoup répondront que l'on ne peut pas imposer de l'extérieur ses propres valeurs en les calquant sur la manière d'être d'un autre peuple.

Je crois que quelque chose échappe à ces personnes. Les valeurs qu'on introduirait ne serait pas des valeurs partisanes mais des principes fondamentaux qui rendrait possible la cohabitation entre les parti pris que chaque culture a le droit de prendre, mais seulement à condition qu'au nom de ceux-ci, ils n'accomplissent pas quelque acte de barbarie en tentant d'effacer l'arbitraire d'autrui. Je crois qu'il existe des comportements mauvais en soi et je ne peux accepter qu'on enlève à une femme iranienne la simple possibilité de scruter le ciel parce qu'elle a osé rendre aveugle un homme qui tentait de la violer; qu'un enfant encore innocent des saletés qui peuvent abîmer une existence puisse être lapidé devant une école d'Irlande du Nord parce qu'il est catholique ou qu'une multinationale puisse exploiter la misère pour s'enrichir parce qu'elle a besoin d'habiller une ville de marques à vendre à des habitants assoiffés de superficialités.

J'éprouve de la colère en entendant les explications aussi lâches qu'hypocrites qui expliquent et donc justifient ces distorsions au lieu de les condamner au nom d'un universalisme minimal, au lieu de hurler son propre dégoût devant ce qui est injuste et pour cela raisonner et faire raisonner.

S'il est vrai que chaque homme a son idée du bien il est aussi certain qu'autour de l'idée du mal et de la souffrance, il y a une conviction universelle. Le Kamikaze du Hamas sait que son geste, même s'il est juste dans sa perspective, infligera de la douleur et de l'effroi à autrui; et c'est au nom de cette idée commune de souffrance et par opposition à celle ci qu'il est légitime d'imposer un universalisme minimal.

Ces prémisses "idéales" étant posées, nous devons comprendre comment agir en raisonnant sur une approche à parcourir pour la mettre en œuvre. Je crois qu'il existe quatre niveau sur lesquels on peut intervenir : les niveaux culturels, économiques, social, et diplomatico-institutionnels, tous basés sur un support juridique.

D'un point de vue culturel, ce sont les organisations internationales non gouvernementales qui devront agir, chacune étant spécialisée dans son propre domaine. Par exemple à travers l'instauration de programmes d'échange entre étudiants, le commencement de projet qui viendront se poser sur les fondements des sociétés dont un des piliers est l'instruction, l'alphabétisation et la connaissance étant des armes optimales contre les injustices. Le devoir des institutions à ce niveau est de favoriser l'éclosion de ces initiatives.

Ethique et Firmes Multinationales

D’un point de vue social, cela est d’autant plus nécessaire le rôle d’associations « spécialisées » ainsi que celui des institutions internationales, unies dans de mêmes actions de long terme.

D’un point de vue économique et diplomatique, c’est les Etats et les institutions internationales qui peuvent obtenir des résultats considérables. S’il est vrai que le second chapitre de la Charte des Nations Unies définit la non-ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat, il est tout aussi vrai qu’une intervention soit légitime lorsque la sécurité internationale se retrouve menacée : une intervention en Somalie aurait bien pu éviter que ce pays devienne une des bases pour les terroristes du réseau Al Qaeda.

C’est pour ces mêmes raisons que je suis convaincu qu’une entreprise multinationale puisse très bien appliquer des principes éthiques au sein de ses industries situées dans le Tiers Monde. Les actuels mouvements de protestations seraient ainsi éliminés, et ce en ligne avec une politique purement et simplement « réaliste », étant donné que ces mouvement endommagent les mécanismes du marché global.

Ce même marché global constitue la scène sur laquelle le rideau de cette nouvelle approche devrait être levé.

Contrairement à ce que beaucoup croient, la mondialisation, en elle même, n’est pas la source des maux de nos sociétés. Le drame se cache plutôt en ce que le marché global est devenu, et dans les fissures de vide dans lesquelles il a fini par s’insinuer. La mondialisation n’est que le développement naturel du libre marché ; et le libre marché est bien le frère de la démocratie : il n’y a pas l’un sans l’autre, le marché n’étant pas seulement un lieu dans lequel l’on échange librement des marchandises, et ayant, au contraire, sa raison d’être dans les principes éthiques fondamentaux.

Carton de chaussures « Made in Pakistan »

L’exploitation qui en est sortie dans la réalité, n’a été possible que grâce au déficit démocratique et à la dérégulation. Pour qu’il puisse être véritablement « global », avec les cartons de chaussures « made in Pakistan » le marché doit faire voyager des valeurs libérales – l’oxygène dont il a besoin pour exister. En empruntant les mots du journaliste italien Carlo Rosselli : « qu’est-ce qu’il s’en fait un homme de la liberté de presse, s’il n’a même pas l’argent pour s’acheter un journal ? »

J’espère que le caillou que j’ai jeté dans le lac arrive dans un fleuve de changements et qu’il ne se perde pas dans eaux troubles d’un labyrinthe sans issue.

La volonté de changer sera fondamentale, mais si le but est d’offrir un sourire aux petits princes qui demain se promèneront dans les vies du monde, alors l’application de l’éthique, tout comme des valeurs universelles, dans le système des relations internationales et du village global, correspond à un souci de réalisme politique.

Mais si jamais le but devait être un autre, et les principes éthiques ne devaient appartenir qu’au royaume de la rhétorique, tournez-moi le dos.

Cependant, croyez-moi : vous aussi, aveugles imaginaires, vous allez entendre le sanglot du Petit Prince.