Le réseau Flare: «Partout en Europe, des personnes sont dépendantes de la mafia»

Article publié le 3 février 2010
Article publié le 3 février 2010
Créé par le Parlement européen en juin 2008, le réseau Flare lutte contre le crime organisé. Pour ces activistes, des lois doivent être votées au niveau européen et l’UE doit réinvestir l’argent des propriétés de la mafia qui ont été saisies. Entretien avec Roxana Smil, chargé de la communication du Flare.

Qu’est-ce-que le Flare ?

Pressesprecherin von FlareLe Flare (acronyme de Freedom, liberty and rights in Europe) est le premier réseau européen, composé de trente associations et ONG, qui lutte contre le crime organisé. Nous basons nos recommandations sur l’expérience italienne. Ils sont en première ligne et peuvent nous fournir de parfaits exemples d’un point de vue socioculturel et législatif. Nous fournissons des vues d’ensemble régionales des activités criminelles, un webzine, et nous travaillons avec les victimes : dans de nombreux pays, elles ne sont pas prises en charge par le gouvernement. Nous avons également mis au point un classement des décisions judiciaires prises par les gouvernements des Etats membres contre le crime organisé.

Quel est le poids économique et social des organisations criminelles en Europe ?

Selon un rapport publié en 1999 par l’Agence de sécurité nationale américaine, lorsque le trafic de drogue est totalement éradiqué dans un pays, la croissance économique baisse de 19 à 22 points. Dans chaque pays, il y a une « économie grise » et des échanges illégaux. Les gangs criminels ont aussi un fort impact social, car ils achètent des biens immobiliers et ils blanchissent de l’argent. Nous sommes conscients que de telles affirmations sont difficiles à comprendre pour des citoyens européens « normaux ». Mais dans toute l’Europe, de nombreux centres commerciaux, restaurants, maisons, magasins de vêtements et de jouets, ou des banques sont détenus ou contrôlés par des groupes de criminels qui utilisent ces locaux pour « laver » l’argent sale et le réintroduire dans notre économie. L’endroit où vous choisissez de faire vos courses peut véritablement avoir un impact important.

Quelles sont les marchés les plus rentables ?

Il est difficile de savoir car ces « marchés » s’adaptent très rapidement aux nouvelles tendances économiques et politiques. Le trafic d’héroïne et de cocaïne, le traitement illégal des déchets ménagers et nucléaires, le trafic d’armes dans les régions en guerre et l’acquisition illicite de fonds européens ne sont que quelques exemples.

Deux ONG sont à l'origine du réseau : Libera et Terra del Fuoco

Où va tout cet argent ?

Une bonne partie est dépensée en produits de luxe. Mais une grande partie est réinvestie pour acheter des voix lors d’élections, pour renflouer des banques au bord de la faillite, pour s’équiper en matériel high-tech pour améliorer le trafic, pour prêter de l’argent à des multinationales… A la fin de la chaîne, on se retrouve avec des personnes qui sont totalement soumises aux criminels et dépendantes du crime organisé, dans tous les domaines de la vie quotidienne, que ce soit la vie économique, politique, ou sociale.

Est-ce-que l’UE et la libre circulation des personnes et des biens donnent un avantage aux organisations criminelles ?

Le crime organisé a effectivement beaucoup profité de la mondialisation. L’ouverture des marchés nationaux aux investisseurs étrangers, la libre circulation des marchandises et des personnes et la chute du communisme ont créé un terrain particulièrement fertile pour le crime organisé. L’évolution rapide de ces événements n’a pas été suivie par une régulation des marchés. Les mesures contre ces activités illégales ont été longues à venir. Et la plupart sont aujourd’hui inadaptées et insuffisantes.

Quel genre de loi européenne pourrait être efficace ?

Son but : lutter contre le crime organisé dans toute l'Europe.La clé, c’est l’harmonisation. Il n’existe aucun outil harmonieux qui suit à la trace les capitaux et les marchandises à l’échelle internationale. Nous devons améliorer les mandats d’arrêt internationaux, par exemple, pour qu’un malfaiteur puisse être inculpé peu importe l’endroit où il a commis le délit. Ou bien créer une organisation spéciale ou une agence. Nous sommes en train de rédiger une proposition inspirée de la loi italienne qui permet la « confiscation des biens de la mafia à des fins d’utilisations sociales », comme par exemple pour créer des centres d’accueil pour anciens drogués, anciennes prostituées, pour personnes âgées, ou des coopératives agricoles, etc. Ainsi, les symboles du pouvoir des gangs locaux sont rendus à la population, cela permet aussi de créer des emplois et de ravitailler l’économie « blanche ». La pizzeria de Duisburg où six membres du clan Pelle-Romeo ont été assassinés en août 2007 pourrait être confisquée grâce à une loi similaire et pourrait par exemple être transformée en un centre aéré, comme cela a été le cas pour une propriété en Sicile qui appartenait à l’ancien chef de la Cosa Nostra Salvatore Riina. Pour tous ces criminels, l’utilisation de leurs propriétés à des fins légales est comme un coup de poing dans l’estomac !

Comment la société civile européenne peut-elle reconnaître son rôle ?

Les citoyens européens doivent comprendre que le crime organisé est un problème qui n’est plus seulement relégué à l’Italie, aux Balkans, et à l’Amérique du Sud. Les citoyens doivent exiger un système judiciaire efficace et irréprochable de la part de leur gouvernement. En fin de compte, c’est l’argent des honnêtes citoyens qui constitue les revenus du crime organisé. Les gens ont le droit, et le devoir de réclamer cet argent. Les jeunes doivent aussi comprendre que les choix qu’ils font, les endroits où ils vont, et ce qu’ils achètent fait suite à un problème de « légalité ». L’information est disponible, il faut juste la trouver. De nombreuses personnes en Europe, des étudiants, des journalistes d’investigation, des procureurs, des hommes politiques locaux, ont consacré leur vie à ce combat. Il faut que nous élargissions cette couche de la société.

 Crédits photos : ALtiV3c/flickr ; flarenetwork.org