Le regard de deux artistes européennes à Strasbourg

Article publié le 12 août 2014
Article publié le 12 août 2014

Les artistes, ces inlassables voyageurs parcourent l’Europe de leur regard singulier. En résidence à Strasbourg, Susan Donath et Anikó Robitz ont accepté de partager leurs points de vue sur leurs séjours à Strasbourg, sur l’Europe et nous présenter leurs travaux.

Susan, jeune maman allemande en résidence au Bastion 14, dans le quartier gare, a vécu son séjour dans la capitale européenne française différemment d’Anikó, jeune hongroise, accueillie par le Centre Européen d’Actions Artistiques Contemporaines dans le quartier de la Kruteau. La première a été marquée par les paradoxes de cette ville où siège le Parlement Européen. La seconde, au contraire n’a eu aucun souci à se fondre dans la capitale alsacienne.

De ces deux rencontres ressort la question de l’intégration et de l’exclusion sociale dans une grande ville comme Strasbourg, mais également plus largement des attentes portées à une capitale européenne et à l’Europe en général.

Peut-on s’intégrer à Strasbourg lorsqu’on ne parle pas la langue ?

Le regard de Susan Donath sur son expérience à Strasbourg renvoie aux interrogations sur l’intégration des étrangers à Strasbourg. Marquée par la difficulté à communiquer avec les autres, cette polyglotte qui parle l’allemand, le russe, le turc, l’anglais et l’espagnol a souffert de cette barrière qui la séparait des autochtones. Elle rapporte qu’ils n’ont fait que peu d’efforts pour l’aider, parfois aucun. Souvent les personnes qu’elle a rencontrées ne parlaient que français, d’autres bien sûr parlaient alsacien ou allemand et ont eu plus de facilités à communiquer avec elle, néanmoins, la majorité ne parlait que la langue de Molière. Ce sentiment d’exclusion, Susan Donath ne l’a pas ressenti uniquement pour son cas, il était également présent lorsque son regard s’est porté sur les minorités ethniques présentes à Strasbourg. Au fil de ses rencontres et de ses déplacements professionnels elle a fait le constat suivant : « Plus vous allez dans les quartiers pauvres, plus vous trouverez de personnes de couleur », d’ailleurs elle a également noté que peu de personnes de couleurs venaient aux vernissages et événements culturels qu’elle fréquentait.  Enfin, Susan Donath a été touchée par les résultats des élections européennes en France, elle n’a pas compris la manière dont les Français ont fait leur choix. Pourquoi une majorité a voté pour un parti eurosceptique. Vote de contestation ou expression d’un sentiment partagé à l’encontre des étrangers, Susan Donath n’a pas la réponse, mais elle ne s’est pas sentie proche de cette manière de voter et cela a renforcé le sentiment, qu’ici à Strasbourg, elle était une étrangère, pas une européenne. Ce sentiment, elle l’a traduit en force créatrice et a proposé, en plus du travail qu’elle était venue effectuer dans le cadre de sa résidence, une œuvre intitulée « Je ne comprends pas », sous forme de carte postale, qui interroge sur la corrélation entre le fait d’être fermé aux langues étrangères et le vote Front National aux dernières élections européennes. Manière pour elle d’interroger sur le sujet de l’intégration, de l’Europe et du vote en faveur des extrêmes.

Le rêve d’une Europe multiculturelle de l’échange et du partage.

De l’entretien avec Anikó Robitz, et en filigrane, de celui avec Susan Donath, ressort le rêve d’une Europe multiculturelle. Toutes deux ont en commun l’expérience du voyage à travers les pays d’Europe, particulièrement d’Europe centrale et de l’Est. Elles ont eu l’occasion de rencontrer des personnes différentes dans les pays qu’elles ont visité et en tirent une expérience culturelle qui marque leur vision de l’Europe. Pour Anikó Robitz, l’Europe a cette richesse d’être composée de tant de pays très différents mais qui partagent un socle commun d’habitudes qui viennent d’une culture commune. Pour elle, cela rend possible de créer, de nous nourrir les uns les autres de cette culture commune qui rend nos différences des sources d’inspiration et de partage au lieu d’être des fardeaux ou des barrières. Son rêve pour l’Europe est de continuer à faire tomber les frontières et à construire l’empire multiculturel qu’il devrait être. Elle espère réellement que ces cultures qui font notre richesse pourront vivre ensemble, se rassembler et former une Europe forte et unitaire.

Ces propos, sont également sous-entendus par Susan Donath, quand elle attend d’une capitale européenne d’être plus accueillante, plus tolérante, plus inclusive envers les ressortissants étrangers. Quand elle attend des habitants de cette capitale européenne et plus largement des Français et des Européens de se rendre compte de la chance que représente l’Europe, que ce soit au niveau social ou artistique. Pour elle, "au niveau artistique, nous pouvons être fiers car l’Europe est véritablement ouverte aux autres pays, nous avons tant d’influences venant du monde entier, nous pouvons apprendre et parler les uns des autres à un niveau mondial". Que ce soient les influences espagnoles en Amérique latine et du sud, les influences nordiques en Asie, ou francophones en Afrique, des échanges existent, au travers d’expositions ou de résidences. On peut imaginer que ces initiatives prises au niveau national pourraient, avec une Europe forte être encouragées et traduites en projets d’autant plus ambitieux pour aboutir à un échange plus global qui tendrait à généraliser les notions de partage et d’échanges culturels.

Et si le maillage culturel européen était entre nos mains ?

Comme le dit Anikó Robitz, « Chacun est un artiste d’une certaine manière ». Nous avons tous en nous une force créatrice que nous exploitons chaque jour, en nous habillant ou en aménageant notre intérieur par exemple. Pourquoi posons-nous ce vase à cet endroit ? Pourquoi choisissons-nous cette couleur ? Parce que c’est joli ? Parce que cela fait sens pour nous ? C’est exactement ce qu’un artiste fait, la seule différence c’est qu’il en est conscient et appelle cela de l’art.  

Ces actes que nous faisons ne sont pas tout à fait aléatoires, ils sont nourris par nos rencontres et les tendances auxquelles nous sommes exposés et peuvent servir à travers l’art, mais aussi à travers nos interactions avec le monde, à construire l’Europe. Nous connaissons tous un Italien, un Allemand, un Grec ou un Polonais.  Il est donc possible que chacun d’entre nous puise dans sa force créatrice individuelle pour alimenter un socle culturel commun européen. Il est donc possible que nous tissions au fil du temps le maillage nécessaire à une culture et une identité européenne. Chacun apportant sa pierre à l’édifice.

Chloé Hergès

Portraits

Qui sont-elles ?

Anikó Robitz

Photographe hongroise, Anikó Robitz se définit avant tout comme une européenne. Si l’Europe n’est pas un thème de ses photos, les villes qu’elle visite sont la matière première de son travail.

Elle voyage de ville en ville pour capturer de petits fragments du monde qui l’entoure. Quand on regarde pour la première fois ses photos, tout ce que l’on voit n’est que figures géométriques, ombres et lignes. Cela semble abstrait, mais ses photos ne sont jamais manipulées. Elles sont le produit du cadrage d’une artiste intéressée par les textures, les surfaces et les ombres. Ce n’est que lorsqu’elle entrevoit le moment parfait qu’elle déclenche son appareil. Ainsi, elle ne prend que peu de photos et n’a presque pas de rebut. Ses terrains de jeu préférés sont les sites en construction et l’architecture moderne qu’elle trouve plus facilement dans les villes qu’à la campagne. Elle est par exemple séduite par la régularité des lignes de la façade du Printemps à Strasbourg et se les approprie en une photo.

A Strasbourg, Anikó a été séduite par l’architecture colorée et les maisons à colombage, qui, même si elles ne sont pas sa cible habituelle, ont opéré de leurs charmes. Cette ville l’a beaucoup inspirée, elle a pris de nombreuses photos, toujours avec un minimum de déchets.

Susan Donath

Artiste plasticienne, Susan Donath utilise plusieurs mediums pour s’exprimer. Ses sujets principaux de travail sont les funérailles, la mort et les icônes. Elle s’interroge au travers de ses sculptures sur la manière dont nous vivons et nous pensons. Il y a une part mystique dans son travail, traduite par de multiples références spirituelles, à la vie, à la mort et un intérêt certain pour l’histoire, en particulier allemande.

Chaque œuvre de Susan Donath pose une question. Pourquoi les choses sont-elles comme ça ? Pourquoi pensons-nous de cette manière ? C’est très important pour elle que le spectateur comprenne ce message. Elle a par exemple créé une sculpture représentant Blanche Neige dans un vrai cercueil. Elle souhaite que son public se rende compte que Blanche Neige n’est qu’une coquille vide qui est incapable de penser par elle-même. Elle dépend de son prince charmant au point que s’il n’existe pas, elle ne vit pas. Elle rêve, pour cette œuvre, de pouvoir avoir une vraie tombe dans un vrai cimetière.

Actuellement, elle travaille sur les couronnes funéraires. Interdites en Allemagne il y a plus d’un siècle, elles sont très présentes dans les cimetières français, et surtout en Alsace. C’est dans le cadre de ce projet que Susan Donath a été accueillie en résidence au Bastion 14 et a parcouru les cimetières alsaciens.

Pour aller plus loin :

Site web d’Anikó Robitz : http://www.anikorobitz.com/

Site web de Susan Donath : http://www.susandonath.com/

Projets internationaux du CEAAC : http://ceaac.org/listes/ceaac-international/residences

Ateliers d’artistes de la ville de Strasbourg : http://www.strasbourg.eu/vie-quotidienne/culture/arts-visuels-architecture-arts-appliques/ateliers-artistes

Chloé Hergès