Le Rayo Vallecano de Madrid : le club du peuple

Article publié le 3 décembre 2015
Article publié le 3 décembre 2015

À Vallecas, le quartier populaire de Madrid, le vrai réprésentant du peuple n’est pas une personnalité politique mais un club de foot. Depuis près d’un siècle, entre collecte de fonds et cadeaux de Noël, le Rayo Vallecano a la réputation d’aider les gens. « El Rayo » serait même devenu la dernière institution sportive d'Europe à avoir des valeurs. Évidemment, tout n’est pas si rose...

Il est presque midi à Vallecas. Au bar Disan, on attaque le mitan du jour comme d’habitude : de jeunes gens pressés passent boire un café sur le pouce et d’autres, plus vieux, lisent le journal en sirotant un demi. Mais aujourd’hui, un évènement vient troubler la quiétude quotidienne. On a sondé l’avis de Gabriel sur le football. Alors ça chambre. Le patron part dans un grand éclat de rire, un client secoue la tête en buvant sa bière. Le garçon de 29 ans n’est pas habitué à répondre aux questions sur le sport national en Espagne. De son aveu, il n’apprécie même pas le foot. Mais entre deux pan con tomate, il confie aussi que tout devient différent quand on parle du Rayo Vallecano. « Le Rayo, ce n’est pas du sport, ce sont les sentiments », lâche-t-il en replaçant sa casquette. Et bizarrement, au Disan, tout le monde acquiesce.

Juntos Podemos

Gabriel n’est pas la seule personne à laisser parler les sentiments à Vallecas. Ici, le Rayo Vallecano agit comme une autorité supérieure. Considérée comme le dernier club de quartier d’Europe à évoluer au sein de l’élite, l’institution a la réputation de rassembler toutes les passions de ce district populaire de Madrid. À Vallecas, le Rayo est même devenu un élément constitutif du quotidien. On parle Rayo, on mange Rayo, on boit Rayo, on couche Rayo, on dort Rayo. Le lien que le club a noué avec les habitants du quartier serait inextricable. Unique en son genre même pour une équipe qui enchaîne actuellement sa 5ème saison d’affilée en Liga, l’un des championnats les plus relevés au monde.

Comme un symbole, l’Estadio de Vallecas, se dresse au milieu de cette ancienne ville, récemment avalée par l’expansion urbaine de la capitale. En sortant de la station du métro qui porte son nom, à seulement 8 encablures du centre-ville de Madrid, le stade n’a pas vraiment l’allure des grandes arènes européennes. On y rentre par une porte presque dérobée, au coin d’une rue tranquille. À l’intérieur, une réceptionniste distrait posément le calme de la pièce en tapotant sur son clavier. Un calme que Luis Yanez-Rodriguez va choisir de dynamiter. Le directeur sportif du Rayo Vallecano débarque en glissant sur ses chaussures de ville, broie une paire de main puis emmène aussitôt faire le tour du propriétaire. Sur le chemin, il montre des vestiaires d’époque, débite un espagnol dopé aux stéroïdes et s’engage dans le couloir d’entrée des joueurs à 30 km/h. Une fois sur la pelouse, il se retourne et ouvre les bras d’un « Ya esta ! ». Le terrain de l’Estadio de Vallecas est le plus petit de la Liga. Coincé parmi les immeubles du quartier, il ne comporte que trois tribunes. La quatrième a été remplacée par un mur sur lequel on peut lire « Juntos Podemos ». 

« C’est un club qui appartient aux gens. C’est la première fois de ma vie que je vois ça », affirme Luis qui a décidé de tout expliquer depuis le banc des remplaçants. L’homme toujours impeccablement cravaté a pris ses fonctions au Rayo l’an dernier. Avant, cet économiste de formation a passé 4 années à Malaga, un club récemment renfloué par des cheiks qatari. Autrement dit, l’opposé du Rayo. « Quand je suis arrivé, déroule-t-il, j’ai vu un club où chaque personne est intégrée. En règle générale, les gens ont un domaine de compétence établi. Ici, tout le monde peut donner son opinion, peu importe la hiérarchie. Tout est collectif. » Une harmonie interne qui, selon lui, n’est qu’un aperçu naturel des liens de solidarité que son club tisse avec le monde extérieur. « Vallecas a la tradition de la communion, de la solidarité. Dans le quartier, énormément de gens se rassemblent autour d’organisations sociales pour essayer de faire bouger les choses. » 

Joué club

Faire bouger les choses revient à déplacer des montagnes à Vallecas. L’endroit, connu pour être le plus grand quartier ouvrier du pays, affiche un taux de chômage de 21% et concentre finalement la réalité sociale d’une Espagne exsangue, criblée de dette, incapable de sortir la tête de l’eau. L’an dernier, le Rayo Vallecano a décidé d’en sauver une de la noyade. Carmen, 85 ans, a été expulsée de son appartement en 2014. Quelques mois après, le club récolte 21 000 euros pour aider la vieille femme à se reloger. « Un exemple qui montre qu’on essaie d’aider nos voisins du mieux que l’on peut », résume Luis Yanez en faisant la fine bouche. « L’exemple » a ému l’Espagne et le monde du foot mais a surtout étiré l’élan de solidarité que le club a décidé d’impulser. Pour cette nouvelle saison, le Rayo a sorti un nouveau maillot en complément du traditionnel équipement blanc traversé d’une bande rouge. En lieu et place de cette dernière, une frange multicolore, similaire au symbole LGBT. Luis explique : « Chaque couleur représente une cause : la lutte contre l’homophobie, contre le cancer, contre le racisme, contre les violences domestiques... Il y en a 7 au total. Et lorsque qu’un maillot est vendu, un euro revient à chacune d’entre-elle ». Une mesure qui en rappelle une autre, mise en place un peu plus tôt, selon laquelle un euro de chaque abonnement au stade est reversé aux mêmes luttes sociales. L’écusson à l’effigie de la lutte contre le cancer sur la doudoune de Luis en atteste : le club a décidé d’afficher son combat pour les droits universels. Mais pour le quartier, que fait-il ? Dans un sourire, le directeur s’apprête à compter sur ses doigts puis se ravise, préférant parler d’un autre « exemple ». Parlant. « À l’approche de Noël, les supporters peuvent venir avec un jouet. Ces jouets sont collectés par le club, redistribués aux associations du quartier qui l’offre ensuite aux enfants qui n’ont rien eu au pied du sapin. »

Ces nombreux gestes d’attention ont permis de construire la légende du Rayo. À ceux qui ne le savaient pas, le président Martin Presa rappelle souvent que le club est digne des plus grandes associations humanistes et insiste sur le fait qu’il est seul du genre à faire évoluer une équipe sportive en première division. Quique Peinado, lui, le sait très bien. Né et élevé à Vallecas, le journaliste est supporter du Rayo depuis 30 ans et vient de sortir un livre sur sa passion intitulé A Las Armas. Quique connaît aussi très bien le degré d’honnêteté du club dans ses expéditions humanistes. Dans un restaurant galicien du centre de Madrid, l’auteur jette un glaçon dans son café con hielo, touille et tempête : « Le club ne s’est jamais intéressé aux préoccupations sociales de Vallecas ». Selon lui, les récentes démarches entreprises par le Rayo ne sont que des artifices médiatiques. Le geste envers Carmen, l’expropriée ? « C’est Paco Jemez, l’entraîneur, qui l’a aidée en personne. Pas le club. » Les billets à tarifs réduits pour les chômeurs ? « Une stratégie commerciale puisque la grande majorité des habitants de Vallecas sont au chômage. » Quique explique que « le marketing ponctuel » du club glisse même sur les mouvements sociaux qui se constituent à ses portes. « Le club de basket de la ville, Estudiantes, a ouvert une école pour les enfants réfugiés. Qu’a fait le Rayo ? Rien », plante le journaliste en remontant ses lunettes. 

La drogue, Pablo Iglesias et des pirates

Si le Rayo ne fait rien, d’où proviendrait son célèbre penchant pour l’altruisme ? « De ses supporters », dégaine Peinado. Dans A las Armas, l’auteur décrit le Vallecas des années 80. Drogue, alcool, expulsions. Face à l’ampleur des problèmes et à l’inertie des pouvoirs publics, un groupe d’ultra d’extrême-gauche va se constituer en 1992 et porter les revendications sociales du quartier jusque dans le stade. Leur nom : Bukaneros, les pirates. « Ceux qui ont fait rentrer la politique dans le stade. Avec des thèmes sociaux comme l’immigration, la lutte contre le racisme... », explique Quique. À tel point que les Bukaneros deviendront la principale caisse de résonnance des soucis de Vallecas. Des soucis qui parviendront jusqu’à l’oreille des nantis. « Chaque année, une partie des Bukaneros pénètrent dans les vestiaires et font un discours d’avant-match aux joueurs. Ils leur rappellent que le Rayo, c’est un club de quartier d’ouvrier. En général, ça a son petit effet, les joueurs rentrent sur le terrain plus motivés », renchérit le journaliste.

Quique n’attend d’ailleurs rien des joueurs. Les racines du mal se trouvent, selon lui, dans la politique. Le journaliste enrage que « son » club ne pousse pas sur le terreau protestataire de Vallecas, le seul endroit de Madrid où le Parti populaire n’a jamais gagné, l’endroit qui a vu grandir Pablo Iglesias... À la place, « son » club a été racheté par une entreprise chinoise et vient d’ouvrir une franchise aux États-Unis. « À partir du moment où vous faites figurer sur un même maillot des droits humains et le logo d’une entreprise chinoise qui ne les respecte pas, il y a un problème », souffle Quique, légèrement déconfit. Pour Luis Yanez, le dilemme n’a jamais été cornélien. Il n’a jamais été question de faire du Rayo un club politique. « Je veux bien assumer qu’on soit une référence pour les gens de Vallecas, et en cela un peu responsable aussi. Mais on reste un club de foot avant tout. Un club de foot qui a l’intention d’amener son équipe le plus loin possible. »

N’en déplaise à Quique et aux pirates de Vallecas, c’est sans doute ce discours qui s’inscrit le plus dans le quotidien des gens. Au Disan, on se fout un peu de savoir si la politique a un rôle à jouer et on préfère spéculer sur ce qui va se passer sur le terrain ce soir contre l’Espanyol Barcelone. Bah tiens, Gabriel vient de balancer son pronostic. 3-0 pour le Rayo. Que cela plaise ou non.

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Tous propos recueillis par Matthieu Amaré et Manuel Tomillo, à Madrid.

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Cet article fait partie de la série de reportages « EUtoo 2015 », un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne.