Le ras-le-bol des jeunes intellectuels britanniques

Article publié le 13 février 2017
Article publié le 13 février 2017

Michael Gove, ancien Secrétaire d'État Britannique à la Justice, l'a affirmé sans ambages : « Les gens dans ce pays en ont eu assez des experts ». Prononcée juste après le référendum du Brexit, la phrase est devenue un concept : « l'anti-intellectualisme ». Vent debout, une jeune communauté d'intellectuels anglo-saxons s'organise.

Nul besoin d'invoquer de grands esprits pour conforter le constat. Depuis un certain 23 juin 2016, l'intelligentsia anglo-saxonne marchent sur des oeufs que l'esprit du temps ne cesse de pondre : fake news, populisme, post-vérité... Tant et si bien que l'époque a accouché d'un nouveau terme : « l'anti-intellectualisme» compris comme le rejet des intellectuels, experts ou tout autre incarnation de l'élite éclairée. « Au Royaume-Uni, afin de gagner le référendum, des éléments du gouvernement ont essayé de minimiser l'importance des experts. Maintenant que nous sommes dans un monde nouveau nous avons plus que jamais besoin d'experts. Nous avons besoin de personnes qui connaissent les faits, plus que jamais. » Les mots sont de Nikesh Shukla, l'un des « principaux penseurs mondiaux de 2016 » selon le magazine Foreign Policy. Ils sonnent comme une riposte à la tentation d'occulter toute une communauté de personnes qui s'expriment avec une certaine légitimité dans le débat public. Le jeune écrivain britannique de 36 ans semble être en désaccord complet avec l'ancien sécrétaire d'État à la Justice pro-Brexit, Michael Gove. Si bien qu'entre le politicien conservateur et l'auteur de The Good Immigrant, c'est tout le Royaume-Uni qui se pose une question : mais qui a raison ?

De l'utilité des intellectuels 

La réponse ne va pourtant pas chercher bien loin. Si l'on ouvre un dictionnaire, on s'aperçoit rapidement qu' « intellectuel » vient du mot latin intellectus, signifiant « connaissance ». En jetant ne un coup d'oeil sur la racine étymologique du mot, cet article aurait pu s'arrêter là. Les gens n'en ont pas marre de comprendre. Ils sont plutôt fatigués du contraire.

Selon l'Étude des Peurs Américaines menée par l'Université Chapman en 2016, les citoyens américains sont surtout effrayés par les fonctionnaires corrompus (60.6%), les attaques terroristes (41%) et le manque d'argent (39.9%). Les intellectuels ne font pas partie de la liste. En ce sens, ils peuvent même se révéler utiles pour pointer du doigt la corruption du gouvernement, analyser ce dont procède une attaque terroriste et expliquer les inégalités socio- économiques. 

Les artistes et les intellectuels nous éclairent non seulement sur les actuelles crises sociales et identitaires, mais aussi sur ce qui pourrait le devenir. Nikesh Shukla est justement l'un d'entre eux. Il a édité la collection d'essais The Good Immigrant, dans laquelle 21 auteurs de couleur évoquent l'immigration au Royaume-Uni. Le livre est sorti en septembre 2016, anticipant l'obsession actuelle du monde anglo-saxon sur la question migratoire. C'est lors d'une présentation de son travail à la conférence des Leading Global Thinkers de 2016 que le romancier d'origine indienne a prononcé un discours sur le rôle des intellectuels. Un discours qui résonne désormais comme une excellent plaidoyer contre l'anti-intellectualisme. Dans les coulisses de l'évènement, Malika Booker, auteure et membre du Douglas Caster Cultural Fellow à l'Université de Leeds, abonde : « Le problème artistique qu'il a perçu, et qu'il a essayé de résoudre, a fait naître un livre qui semble en avance sur son temps. Le livre exprime ce que cela signifie d'être un immigré en Europe, aujourd'hui, au moment Brexit. Son travail n'est pas une réaction. Je crois que les artistes comme lui sont en avance sur leur temps, parce qu'ils peuvent sentir ou ressentir des choses...»

Et force est de constater qu'elles ne sentent pas bons. L'actualité a vaporisé sur l'année 2016 une odeur nauséabonde, fleurant le populisme, les mensonges et une idéologie rétrograde. Cette année ne dégage rien de plus savoureux. Le monde entier se dressent contre les actions précipitées de Donald Trump et de son entourage, nouveau président élu des États-Unis, qui tente désespérement de faire adopter un décret anti-immigration : le fameux « Muslim Ban ». La professeure d'histoire à l'Université de Boston, Heather Richardson, y voit carrément une ligne de fracture qui pourrait emporter l'ensemble des sociétés occidentales. Sur sa page Facebook, elle écrit  : « Ce que Steve Bannon, (conseiller en chef de Donald Trump, ndlr) est en train de faire, notamment avec le Muslim Ban, crée ce qu'on appelle un "événement choc". Un tel événement est inattendu et perturbant, et plonge une société dans le chaos ».

La tactique, c'est l'attaque ?

Alors que faire ? Si le futur rôle des intellectuels va énormément dépendre de la manière dont ils feront face aux évènements, la question divise. Malika Booker et Nikesh Shukla ont des intentions tout à fait différentes : la première entend recourir à sa « stratégie de bulle », alors que le second voit de bonnes raisons pour les intellectuels de faire entendre leurs voix. « Ce n'est peut-être pas le moment d'accueillir un autre groupe, et écrire un autre essai. Nous sommes déjà aller bien au-delà de la discussion sur ce qu'il se passe dans le monde. Les gens ont été battus. J'ai l'impression qu'il est temps d'organiser une certaine forme de résistance », lance Shukla, ajoutant qu'une « multitude de voix est nécessaire ». De l'autre côté, Booker indique que la meilleure réponse à donner pour le peuple est qu'il se calme, prenne son temps et trouve des contributions plus innovantes : « Si vous répondez à cela maintenant, et que vous ne prenez pas le temps de réfléchir, vous serez juste polémique. J'ai décidé d'hiberner et de me mettre dans une bulle. Aucunes nouvelles. Pendant six mois, je vais me concentrer sur mon écriture, de manière à ce que mes créations ne soient pas une réponse en soi. En tant qu'artiste, j'ai besoin de temps pour créer. »

Si la phrase de Michael Gove n'était qu'une posture politicienne, la question est désormais de savoir si l'intelligence collective ou la retraite créative pourront faire la différence. Les phrases ou « évènements chocs » seront-ils assez puissants pour réduire au silence ces voix qui essayent de construire des ponts entre les communautés ? Cherchons une réponse intelligente.