Le quartier albanais de Skopje ou le grand bazar des traditions

Article publié le 5 septembre 2011
Article publié le 5 septembre 2011
Les traces fondamentales de l'histoire des peuples albanais et macédoniens n'ont pas été effacées et s’inscrivent comme preuves de la survie et du renouveau de leurs cultures. Toutefois, le quartier albanais de Skopje se situe dans un lieu historique, « čaršija » en dessous de la citadelle. Un lieu où l’artisanat lutte contre les projets de modernisation.

Traversez le pont de pierre, celui qui surplombe le fleuve Vardar (plus long fleuve de Macédoine, ndlr), symbolisant la séparation entre les deux parties de la ville, et dirigez-vous vers le « Çarshia e Vjetër » (« vieux bazar »), où il semble que le temps se soit arrêté. Les boutiques parsèment tous les coins des rues pavées. À l'aide de métiers à tisser, les Albanaises ont fabriqué des tapis qui ornent les devantures de magasins. En arrière-plan, on distingue le son d'un instrument de musique albanais, la « cifteli », qui accompagne la chanson d'un rapsode, troubadours albanais d’anciens chants. Vous vous engagez dans un chemin menant à la « čaršija », représentation suprême des traditions qui attirent majoritairement les étrangers à Skopje. Jadis, les produits et objets locaux permettaient aux habitants de Macédoine de survivre, aujourd'hui ils font partie du passé et constituent uniquement des pièges à touristes.

Ancien port de commerce, la Çarshia e Vjetër fut créée entre le XIe et le XIIe siècle. Quand Skopje était sous le règne ottoman en 1392, elle a été réaménagée grâce à la culture turque. À partir des premiers empereurs, la construction et la modernisation de la Çarshia commencèrent avec des bâtiments comme le Bezisten, le marché couvert. Sa composition, parangon de l’architecture ottomane, représente trois éléments de l'Islam : la mosquée, le hammam et un caravansérail (« Suli an »). Ainsi, la mosquée de Murat Pasha, le « Çifte hammam »et le « Suli An »se dressent à côté de deux églises dans le vieux bazar, où se trouve aussi l'Académie macédonienne des sciences et des arts.

Le désir de modernité sembles avoir « chassés » les familles de cette partie de la ville.

La Çarshia est grande et accueille des salons de thé, des restaurants, des bars ainsi que diverses boutiques vendant de l'or, importé de Turquie. Tandis que les artisans qui fabriquent leurs bijoux en filigrane et argent se font plutôt rares. Le nombre de familles vivant ici est très restreint, ce qui se trouve être en total désaccord avec le passé puisque des bâtiments entiers ont autrefois été le refuge de nombreux artisans. Le désir de modernité semble les avoir « chassés » de cette partie de la ville. Le fabricant de chaussures Darce Mitrevski est un des derniers artisans qui a décidé de perpétuer la tradition familiale. Il a hérité une boutique, de la part de son grand-père, où il vend ses produits faits main. Une boutique dans laquelle il est presque né. Il y a passé sa vie depuis ses 5 ans. Jusqu'à présent, personne ne reprendra le commerce après Darce.   Ses deux fils ont en effet décidé de continuer leurs études. Et de choisir leurs propres voies.

L'aide de l'Etat

Beaucoup de vieux métiers d'art de la Çarshia, qui ont jusqu'alors fait partie intégrante de sa spécificité, disparaissent lentement. Même dans les boutiques les plus traditionnelles, les ateliers n'existent plus. Personne ne peut plus voir la manière dont les chaussures (qui sont travaillées grâce au cuir de bétail), les tapis de laine teintée, les motifs imprimés sur les couettes, les récipients en cuivre et les cornemuses, sont élaborés.

L'artisan albanais Seladin Jaiu a grandi dans cette čaršija et convient que la vie est de plus en plus difficile. « Les métiers artisanaux sont rares. Avec la jeune population qui n'a plus envie de reprendre les commerces familiaux, la production a quasiment cessé. » Il désigne un magasin vendant des produits chinois. « Ils ne peuvent pas être comparés à l'artisanat local mais tout le monde peut les acheter pour 1 euro, alors que nos produits sont chers. »

De plus, il n'existe pas de politique gouvernementale, qui par quelques subventions, aiderait les artisans à continuer leurs commerces. Bien que la Çarshia a été communément déclarée héritage culturel d'importance prioritaire et que des commissions ont été créées afin d'avancer des projets en la faveur d'une possible renaissance du quartier, le seul changement fut l'expansion des restaurants. Puis, elle a été transformée en une zone de commerce, d'un genre différent qui a complètement terni sa physionomie. Rien n'a été fait pour ceux dont les vies tournent autour de la production artisanale, et le projet de 2002-2006 n'a pas vraiment changé quoique soit. « Seulement trois des cinquante forgerons originaux sont restés dans la Çarshia. », nous explique Ibrahim Zekiri. À cette allure, un magasin risque de fermer tous les jours.

Cet article fait partie d’Orient Express Reporter 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans les Balkans. Pour en savoir plus sur Orient Express Reporter.

Photos: Une (cc) Panoramas/ Flickr; artisan et bazar © Nela Lazarevic pour cafebabel.com Orient Express Reporter à Skopje