« Le problème en Russie, c'est la déception des gens vis à vis de la démocratie »

Article publié le 2 avril 2015
Article publié le 2 avril 2015

Anna Nemtsova est une journaliste russe basée à Moscou. Correspondante pour Newsweek et The Daily Beast, elle couvre la Russie et les anciennes républiques soviétiques. Elle a collaboré avec de nombreux médias dont le Washington Post, Pulitzer Center, Russia Now et NBC News. Elle évoque pour nous la réaction face au meurtre de Boris Nemtsov, leader de l'opposition au gouvernement.

Après le meurtre du leader de l'opposition russe Boris Nemtsov, sur les réseaux sociaux, nombreux ont été les gens à croire qu'Anna Nemtsova faisait partie de la famille de l'homme politique. Il ne s'agissait en réalité que d'une coïncidence nominale, bien que la journaliste et Nemtsov ait grandi dans la même ville - Nijni Novgorod - une ville très importante dans la hiérarchie soviétique et dont l'accès est refusé aux visiteurs étrangers afin de protéger les équipements militaires qu'elle abrite. Anna décrit le charismatique Nemtsov comme le « premier démocrate » qu'elle a rencontré.

cafébabel : Que pensez-vous des nombreuses théories sur la mort de Nemtsov ?

Anna Nemtsova : Honnêtement, je ne sais quoi penser. Tout dépend de qui a commandité le meurtre. Je ne peux pas deviner quelles en sont les raisons. Si l'on en croit ce qui a été publié dans le journal Novaya Gazeta, ce sont des sénateurs tchétchènes qui auraient demandé qu'il soit assassiné. Ils mentionnent même le nom de « Ruslan » (sensé faire référence à Ruslan Geremeyev, le fils d'un homme politique haut placé, ndlr.) Si l'ordre vient en effet de la communauté tchétchène, plusieurs raisons pourraient l'expliquer. La première est directement liée aux caricatures de Mahomet publiées en France par Charlie Hebdo.

Nemtsov a affirmé que les journalistes avaient le droit de publier des dessins satiriques. Novaya Gazeta suggère même qu'il y avait une liste de personnes à exécuter en lien avec les évènements. Cela pourrait être une des versions [possibles], mais la fille de Nemtsov, [dont] sa fille, ne croit pas à cette version. Ils ont évoqué une implication directe du Service fédéral de sécurité. On peut imaginer toutes sortes de versions, mais je pense que c'est mieux de ne pas spéculer.

cafébabel : L'assassinat va-t-il affecter le gouvernement russe ?

Anna Nemtsova : Je ne pense pas que le meurtre de Nemtsov touche le gouvernement de quelque manière que ce soit. Ils sont cependant inquiets de la possible implication des Tchétchènes. Pour la première fois dans notre histoire, et dans l'ère Poutine, Ramzan Kadyrov et les forces de sécurités fédérales se trouvent au coeur d'un soit-disant conflit. Pendant ce temps, plusieurs versions ont été évoquées et un suspect clé est apparu. Parmi ceux qui ont été arrêtés [et accusés de meurtres] se trouve Zaur Dadaev qui a servi dans les forces de Kadyrov. Ce dernier a d'ailleurs félicité Dadaev pour son patriotisme à deux reprises sur Instagram. Toutes les autres personnes qui ont été arrêtées sont soit des amis de Dadaev soit des membres de sa famille.

L'ensemble des arrestations et toutes les opérations spéciales menées contre ses proches ont été très humiliantes pour Kadyrov, et il en a d'ailleurs tenu responsables les États-Unis et l'Europe. Il dit que quoi qu'il arrive, ils savent que Kadyrov sera toujours du côté du président de la Russie - il n'a pas dit Poutine, mais bien « le président de la Russie ».

Je dirais qu'en ce moment, les forces de l'ordre tentent de trouver une solution durable pour Poutine, qui ne peut pas choisir entre les Service fédéral de sécurité et Kadyrov puisque tous deux sont importants à ses yeux. Il y a quelques jours, ils ont finalement trouvé une solution. Ils ont trouvé un homme, identifié comme le commandant du bataillon ukrainien Djokhar Doudaïev (l'homme en question est Adam Osmaev, ndlr.) Cette option est plausible, mais beaucoup, parmi les libéraux, n'y croient pas.

cafébabel : Quelles sont les conséquences de l'assassinat pour l'opposition ?

Anna Nemtsova : Elles sont énormes. Comme vous le savez, c'est une personne clé pour l'opposition russe et les manifestations moscovites. Il avait tous les contacts, savait qui appeler, comment placer une demande pour une manifestation publique. Et un autre aspect très triste, il représentait un élément clé dans la communication entre les leaders de l'opposition, bon nombre sont en conflit l'un avec l'autre. Et tout le monde a ressenti son absence. Il faisait partie des leaders avec le meilleur profil - en tant qu'homme politique, c'était un ancien premier ministre, gouverneur et vice premier ministre. Et il croyait au système électoral.

Beaucoup ont critiqué son style de vie, mais il a toujours été un vrai démocrate. Je le connaissais depuis mon enfance. La dernière chose sur laquelle il travaillait était « Printemps », une manifestation pour porter le drapeau russe. Il était triste que le drapeau national ne soit porté que par les supporters de Poutine. Son rêve était de rendre le drapeau à l'opposition. Après sa mort, quand les manifestants ont porté le drapeau, le moment était chargé d'émotion. 

 

cafébabel : Il y a-t-il des leaders d'opposition de la trempe de Nemtsov ?

Anna Nemtsova : Ils ont tous de fortes idées démocratiques et ils essaient de coopérer de différentes manières. Je pense qu'ils cherchent encore un modèle de coopération adéquat. L'opposition est divisée, c'est là son tendon d'Achille. Même Nemtsov ne prétendait pas être un leader. Par exemple, il a publiquement apporté son soutien à Alexei Navalny. Il se comportait de manière très démocratique et il a mené de nombreuses enquêtes de corruptions qui étaient plutôt impressionnantes.

Le problème en Russie c'est la déception des gens vis-à-vis des valeurs démocratiques. Nemtsov croyait fermement en ses valeurs. Quand il a du faire face aux conséquences de sa désillusion, Nemtsov savait qu'il s'agissait de temps difficiles. Il s'est donc complètement dévoué à ses enquêtes et il travaillé extrêmement dur. Je pense qu'au Kremlin, beaucoup ont compris son dévouement, deux vices premiers ministres ont assisté à ses obsèques.

Il a été ignoré et blacklisté par les grands médias pendant huit ans. L'ironie de l'histoire c'est qu'ils se sont exprimés en sa faveur après son meurtre alors qu'ils l'avaient tenu à l'écart pendant des années.

cafébabel : Quelle est la situation des médias en Russie actuellement ?

Anna Nemtsova : J'ai beaucoup d'amis qui travaillent dans des médias financés par le gouvernement. Ils se plaignent de voir beaucoup de leurs articles jamais publiés. Je ne les juge pas car il faut bien gagner de quoi vivre. Et le fait qu'un média reçoive de l'argent du gouvernement ou non ne dépend que d'un choix. Dans tous les cas, si cela peut aider des gens, je n'y vois pas de problème, d'autant plus si nous pouvons parler du même programme et arriver au même résultat en empruntant différentes méthodes et instruments.

Beaucoup de jeunes journalistes de différentes régions me demandent comment vivre avec l'idée que les médias nationaux sont la propriété du gouvernement. Je leur dis alors d'aller trouver une histoire aussi solide qu'elle ne pourra être stoppée par aucun éditeur - une histoire vraie et très humaine qu'aucun média ne pourrait censurer. C'est comme ça qu'il faut faire. Mon père, par exemple, était reporter pour Pravda (le journal du parti communiste au temps de l'URSS, ndlr) mais il a néanmoins réussi à faire publier des histoires indépendantes.