Le problème de la rhétorique occidentale

Article publié le 24 février 2003
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Article publié le 24 février 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Inadéquation du système international de sécurité collective, hypocrisie de l'Ouest, fausse philanthropie, beaucoup de raisons pour espérer une autre voie.

George W. Bush et Tony Blair ont, pendant presque 12 mois, désespérément essayé de convaincre leurs opinions publiques domestiques respectives, ainsi que le reste du monde, du besoin de lancer un assaut militaire contre l'Irak. Ils disent que le régime de Saddam Hussein est une menace contre la paix mondiale parce qu'il possède des armes de destruction massive nucléaires, biologiques et chimiques. Ils disent qu'il a violé les résolutions de Conseil de Sécurité des Nations Unies relatives au désarmement de cet arsenal. Ils disent également qu'il est un dictateur brutal qui a torturé et assassiné son propre peuple et qu'il y existe une obligation morale de le détrôner et d'établir une démocratie en Irak. Cependant, sous ce discours, quels semblent être les véritables enjeux ?

Frappes préventives

Pour qu'un pays constitue une menace à la sécurité du monde, il doit remplir deux conditions. Premièrement, il doit pouvoir frapper et deuxièmement il doit avoir la volonté politique d'effectuer une attaque. L'Irak n'a répondu à aucune de ces deux conditions durant les douze dernières années. Il n'y a aucune preuve qu'il ait des armes de destruction massive et il n'a menacé ou n'a montré aucune hostilité envers aucun de ses voisins pendant la période suivant la guerre de Golfe.

Quelques semaines après la tragédie épouvantable des tours jumelles, le gouvernement américain a changé de dogme stratégique et a pour la première fois évoqué une "frappe préventive" là et quand il penserait la sécurité nationale menacée. Les membres de l'administration américaine ont déclaré à plusieurs reprises qu'ils étaient préparés à effectuer une attaque avec ou sans l'approbation des Nations Unies. Ils ont récemment dit que si un veto "déraisonnable" était exercé au Conseil de sécurité des Nations Unies, ils avanceraient en menant "une coalition des volontaires" pour une attaque sur l'Irak. Une attaque militaire sur l'Irak portée par les Etats-Unis sans provocation de l'autre côté, sera une frappe préventive Cela signifiera la fin du droit international et la fin de la gouvernance mondiale - de toute façon limité - exercée au travers des Nations unies par la communauté internationale. Si le gouvernement américain suit ce cours des choses, il déchirera la Charte des Nations Unies et plongera la communauté internationale dans l'instabilité et le chaos.

Inadéquation du système actuel

Mais même si le gouvernement américain réussit à obtenir une résolution du Conseil de sécurité qui serait un mandat pour la guerre, cette attaque demeurerait une frappe préventive. Le processus décisionnel au sein du Conseil de sécurité a été affreusement manipulé par les Etats-Unis après la rupture de l'équilibre des forces dans le système international dû à la chute du bloc soviétique. Les Etats-Unis ont systématiquement suborné les votes des pays les plus petits et les plus faibles au sein du Conseil, en leur offrant des échanges commerciaux ou financiers immédiats ou des alliances militaires (l'incorporation des états de l'Europe de l'Est dans l'OTAN) qui seraient avantageux pour ces pays plus petits. Il est donc évident qu'il est faux de considérer le Conseil de Sécurité comme l'autorité suprême du droit international. La plus grande preuve de l'inadaptation du processus décisionnel actuel dans l'Organisation des Nations Unies (ONU) est sans aucun doute les sanctions meurtrières imposées par le Conseil de sécurité à l'Irak, qui ne constituent rien de plus qu'une aberration diplomatique. Ces sanctions ont été en place pendant 12 années consécutives et ont abouti à une catastrophe humanitaire responsable de la mort d'un demi million d'Irakiens selon les évaluations des agences humanitaires de l'ONU. Les sanctions économiques ont également aidé Saddam Hussein à consolider son pouvoir et ont tout naturellement attisé le sentiment anti-occidental parmi la population irakienne. Si l'ONU doit être une institution démocratique et impartiale, alors un processus décisionnel devrait être adopté, assurant que les décisions du Conseil de sécurité sont ratifiées par l'Assemblée Générale des Nations unies.

Les raisons réelles derrière la propagande et l'hypocrisie de l'Ouest

Mais pourquoi cette guerre est-elle menée ? Les raisons réelles qui se profilent derrière ce conflit peuvent être résumées en deux points. Paul Wolfowitz, le secrétaire adjoint à la défense des Etats-Unis, a écrit un livre décrivant le scénario devant être suivi par les Etats-Unis en ce qui concerne la politique étrangère. Il y soutient que le défi le plus grand auquel les Etats-Unis font face à l'aube du XXIe siècle est de s'assurer qu'aucun pays ne devienne assez fort pour défier l'hégémonie américaine. La menace la plus immédiate est à cet égard la Chine, appelée à devenir la plus grande économie mondiale avant 2020. Par conséquent, les Etats-Unis doivent s'assurer le contrôle géopolitique du Moyen-Orient et de l'Asie centrale, secteurs géographiquement proches de la Chine. Une telle entreprise aiderait les Etats-Unis à consolider leur contrôle militaire et géopolitique du continent Eurasien, et plus loin encore à réaliser le but suprême de tout empire, la domination impériale. Deuxièmement, les Etats-Unis meurent d'envie d'accéder aux réserves pétrolières irakiennes, deuxièmes plus grandes réserves pétrolières mondiales après l'Arabie Saoudite. Le pétrole est la base énergétique de toute économie moderne et l'administration américaine sait que quiconque contrôle le pétrole, possède un avantage incomparable envers les économies rivales une économie de marché de plus en plus globalisée.

Personne ne discute le fait que Saddam Hussein est un dictateur brutal et qu'il a violé des résolutions du Conseil de sécurité. En même temps, l'hypocrisie et les "deux poids, deux mesures" des leaders occidentaux, et particulièrement de Bush et Blair sur cette question sont remarquables. Ils nous rappellent combien le régime de Saddam est horrible tandis qu'ils coopèrent étroitement avec deux des régimes les plus opprimants au monde, l'Arabie Saoudite et le Pakistan, qui ont un "casier judiciaire" des plus chargés en matière de droits de l'homme. Ils considèrent aussi des pays comme la Turquie et l'Israël comme leurs alliés les plus proches, alors que ces pays ont effectué des atrocités épouvantables respectivement contre le Kurde et les Palestiniens et enfreignent de nombreuses résolutions du Conseil de sécurité (dans le cas de l'Israël, 69 résolutions non mises en oeuvre). Georges Bush et Tony Blair ont mentionné à plusieurs reprises l'obligation morale pesant sur l'Occident de libérer le peuple irakien. En réalité, l'obligation morale de l'Occident est de s'assurer qu'il arrête de faire émerger, d'armer, et de financer des dictateurs brutaux comme Saddam Hussein aux quatre coins du globe pour mener ses plans impériaux. Si cette guerre a lieu, elle ne libérera pas le peuple irakien parce que les Etats-Unis ont déjà indiqué qu'un général américain, qui imposera 'une démocratie' conforme aux intérêts impériaux américains, prendra la place de Saddam. Au contraire, cette guerre coûtera les vies de dizaines de milliers de civils irakiens innocents et déstabilisera la région la plus sensible du monde, le Moyen-Orient. Elle mettra aussi en péril la sécurité du grand public à l'Ouest, comme elle créera des milliers de terroristes potentiels supplémentaires, résultats de l'oppression et du désespoir du monde musulman.

Apprendre de l'Histoire

La solution à la question irakienne serait de renforcer les inspections et de donner aux inspecteurs autant de temps qu'ils estiment nécessaire pour effectuer efficacement leur travail. En même temps, l'ONU devrait lever immédiatement l'embargo économique, lequel tue des milliers de civils innocents chaque année tandis qu'il alimente la haine pour la population arabe envers l'Occident et consolide le pouvoir de Saddam Hussein. Si doit y avoir un changement de régime en Irak, il doit venir du peuple irakien et de personne d'autre. Le bombardement de la Yougoslavie en 1999 n'a pas réussi à renverser Slobodan Milosevic. Il a réussi à tuer des centaines de civils yougoslaves innocents et à polluer leur pays avec de l'uranium appauvri pour les 50 années à venir. C'est un soulèvement populaire du peuple yougoslave à l'été 1999 qui a détrôné Milosevic et a rétabli la démocratie dans le pays. C'est la même chose qui doit arriver cette fois en Irak.

Le temps où Henry Kissinger soutenait que l'on ne devrait jamais permettre aux Européens d'avoir une voix indépendante dans les questions de relations internationales remonte aux années 70. La Politique extérieure et de Sécurité Commune (PESC) a été conçue pour sauvegarder la souveraineté des états membres de l'Union européenne (UE). Cela signifie que le processus décisionnel sur les questions de politique étrangère de l'UE fonctionne sur le principe du plus petit dénominateur commun. Toute la politique dans l'UE est basée sur l'élaboration du consensus parce qu'il y a de très nombreux acteurs différents à prendre en compte.

Quelle que soit la politique intérieure de l'Union, viendra un moment où l'UE se trouvera confronter au dilemme le plus important entre tous : en finir ou non avec l'hégémonie américaines sur les questions de commerce et de finances internationaux et sur les questions de relations internationales. Ceci pourrait théoriquement arriver, tant il est évident que le degré d'intégration dans l'UE croit rapidement et qu'à un certain point dans l'avenir, les conditions qui rendront avantageuse une rupture avec l'hégémonie américaine seront probablement réunies.

Pas d'opposition philanthropique à la guerre

L'opposition de la France aussi bien que de la Russie et de la Chine à la guerre n'est ni bienveillante, ni humanitaire. Il y a seulement trois sociétés qui ont passé des accords avec le régime irakien pour l'exploitation des réserves pétrolières de l'Irak : une française, une russe et une chinoise. Par conséquent, ce n'est pas par égard pour le peuple irakien ou pour une autre raison philanthropique que ces trois gouvernements s'opposent actuellement à toute action militaire américaine. L'autre organisation à laquelle tous les pays européens occidentaux (et récemment certains orientaux) appartiennent, c'est l'OTAN. Il est maintenant plus évident que jamais que la seule raison de l'existence ininterrompue d'OTAN, plus d'une décennie après la chute de l'Union soviétique, est de manipuler l'autonomie de l'Europe et de détruire l'unité de l'Union européenne, qui commence graduellement à apparaître comme un acteur global indépendant dans les relations internationales.

Quelle que soit la configuration, il est très utile de se souvenir que bien que les chefs de gouvernement des Etats membres de l'UE soient profondément divisés sur la question irakienne, les peuples européens, et en fait les peuples du monde entier, sont unis contre toute action militaire. Cela devrait mener à un questionnement sur l'existence d'un déficit démocratique dans le monde occidental, à la lumière de la toute première journée mondiale de protestation contre la guerre qui a eu lieu dans 600 lieux du monde entier, et à laquelle près de 20 millions de personnes ont participé, ce 15 février 2003.

Les gouvernements démocratiques doivent représenter et agir selon effectuer la volonté des peuples et cela ne semble tout simplement plus être le cas désormais sur ce sujet ou sur d'autres questions contemporaines (à l'exception peut-être de l'Allemagne, au moins sur la question de guerre). C'est toujours aux individus ordinaires qu'il revient d'essayer de rendre le monde meilleur, cette fois encore. Les peuples du monde, les Américains, les Européens, les Asiatiques, les Africains et les Océaniens ont l'obligation historique d'être debout dans la solidarité avec le peuple irakien, de s'opposer à toute action militaire et de refuser que l'élite du monde mène à bien ses plans impériaux en leur nom.