Le Portugal européen, exemple d'une démocratisation réussie

Article publié le 16 décembre 2002
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Article publié le 16 décembre 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Une analyse du rôle que l'Europe a joué dans le processus de démocratisation du Portugal. Et les leçons à en tirer pour l'intégration de nouveaux membres.

L’intérêt d’une analyse des processus de démocratisation

L’élargissement de l’Union Européenne à dix nouveaux pays en 2004, la future admission de la Bulgarie, de la Roumanie, la probable entrée de la Turquie et des pays balkaniques dans un futur incertain sont autant d’interrogations pour les citoyens Européens. Ces questions tournent autour de concepts comme l’essence, l’identité, les frontières de l’Europe, le caractère universel de certaines valeurs, la compatibilité du système démocratique avec des sociétés spécifiques, etc. Dans ce domaine, un débat d’idées franc et ouvert, permettant de clarifier les choses se fait toujours attendre. En croyant que cette discussion se réfère seulement à la Turquie, à cause de sa population majoritairement islamique et sa situation géographique particulière, on oublie parfois que l’adhésion à l’Union est elle-même un pas fondamental pour la consolidation de la démocratie et de l’état de droit au sein des nouveaux membres. L’exemple du Portugal est à cet égard un précédent intéressant dont on évoquera la transition démocratique et les effets qu’ont eu sur elle l’intégration européenne. Cet Etat présente en effet diverses spécificités qui peuvent à la fois servir de modèle pour les nouveaux pays admis, et prévenir les dangers d’une intégration parfois mal envisagée.

La fin de la dictature « salazariste » et le libre choix de l’intégration européenne

La fin de plus de 40 ans de dictature du « Estado Novo » et d’un Portugal orienté vers ses colonies et isolé du reste de l’Europe, quoique émanation d’une révolution pacifique (les Forces Armées furent soutenues par la population dès les premières heures du 25 avril 1974), a bouleversé le pays, en opposant différentes tendances politiques. D’un côté, les courants isolationnistes défendaient un Portugal confédéré avec ses colonies, un Portugal dirigé par une autocratie militaire ou encore un Portugal de modèle soviétique et de dictature du prolétariat (l’objectif du Parti Communiste portugais et des divers forces d’extrême gauche). De l’autre, les forces politiques modérées proposaient un avenir démocratique représentatif, de cadre libéral, plus ou moins socialiste. Cette dernière tendance étant constituée d’un courant pro-européen et d’un courant de tendance neutre et “atlantique”.

Bien que l’Armée ait essayé de s’institutionnaliser en s’affirmant comme acteur principal dans le système politique post-révolutionnaire, les élections pour l’Assemblé Constituante du 25 avril 1975, établirent un régime démocratique. Les partis modérés comme le Parti Socialiste (gauche) et le PPD (aujourd’hui PSD, centre-droit) recueillirent respectivement 38 et 27 % des voix, contre 13 % pour le Parti Communiste et 7 % de votes blancs (en réponse à l’appel des militaires du MFA -Mouvement des Forces Armées- au boycott de l’élection).

Le pays traversa alors une grave crise politique dans la période post-révolutionnaire, fruit d’une constante instabilité gouvernementale et des actions menées par les mouvements radicaux de gauche et de droite. Celles-ci, alliées aux fréquentes grèves, aux nationalisations forcées et au poids supplémentaire de 900 000 soldats et colons portugais revenant des colonies africaines, eurent des effets explosifs sur la fragile économie nationale. En 1976 l’inflation atteignit 26%, le déficit de la balance commerciale s’accentua, avec un taux de couverture des importations par les exportations de 50% et un chômage affectant tous les secteurs et régions du pays. Dans ce contexte agité, et après les résultats électoraux favorables aux partis modérés du centre qui étaient partisans de l’intégration européenne, Mario Soares, en 1977, présenta la demande portugaise d’intégration du Marché Commun. Moins de dix ans plus tard, le 1er janvier 1986, l’intégration effective du Portugal dans la Communauté Européenne devenait réalité.

L’exemple portugais : éléments à prendre en compte pour l’élargissement de l’UE

Dans les années 80, l’intégration européenne en était encore à son stade embryonnaire. Pourtant, un premier événement décisif fut la non-intervention des institutions de l’UE dans le processus de choix que le Portugal a vécu dans la fin des années 70. Ainsi faut-il souligner l’importance de l’autonomie nationale dans ce domaine, sans intervention ni pression extérieure, tout comme le danger d’une attitude de pseudo-supériorité et d’arrogance de l’UE envers les Etats candidats.

La démocratisation est toujours un mécanisme de grande instabilité, bouleversant les institutions et pratiques autocratiques traditionnelles. Les modèles proposés sont différents et la population, en après une longue période de répression, s’affirme activement par une constante agitation sociale. Ce contexte devra être pris en compte par une UE agissant avec un grand sens diplomatique et dans le respect de la volonté démocratique des peuples. De l’autre côté, pour les pays candidats, l’admission à l’UE représente nécessairement une mutation de concepts comme celui de souveraineté et de l’«imaginaire national ». L’intégration est un projet et un “travail de groupe”, signifiant des droits et des bénéfices, mais aussi des devoirs, des coûts et une constante recherche du compromis.

Dans ce cadre, il convient aussi de décomposer les mythes qui se construisent autour de chaque nouvelle candidature. En 1986 avec l’admission portugaise et espagnole, on évoquait déjà dans les pays du nord de l’Europe la “menace d’une vague d’immigration”, un argument réutilisé depuis par les sceptiques de l’élargissement actuel. En effet, des milliers de portugais ont émigré vers le nord de l’Europe sans jamais menacer les populations locales. Leur intégration est largement considérée comme une réussite aujourd’hui. En outre, l’admission des pays les plus pauvres dans l’UE ne représente pas nécessairement une émigration massive vers les membres plus prospères. Avec l’intégration, se produit une stabilité politique au sein du pays admis, lui permettant de prospérer lui aussi, diminuant l’importance de l’émigration. On rappelle dans ce contexte l’exemple portugais, qui en 1997, avec une croissance de 4 % du PIB, un taux de chômage au-dessus des 5% et un déficit public de 2,3% du PIB, apparaissait comme un “bon élève” de la classe européenne. En conséquence de quoi, l’émigration portugaise est aujourd’hui résiduelle.

De même, les nouveaux pays membres de l’UE doivent prendre en compte divers dangers qui se posent dans les premiers 20 années de l’intégration. En 1997 le Portugal bénéficiait d’un des meilleurs taux de croissance de l’Union. Aujourd’hui, le dérapage du déficit public (au-dessous des 4 % du PIB) et une croissance estimée à 0,5 % pour 2002, laissent entrevoir que le Portugal a commis de graves erreurs dans son processus d’intégration. La mauvaise application des aides structurelles européennes au cours de la dernière décennie se vérifie aujourd’hui dans un réseau de transports non compatible avec les objectifs économiques, un système éducatif récemment considéré par une étude de l’OCDE comme l’un des plus mauvais des pays industrialisés, et dans une productivité parmi les plus basses de l’UE. Enfin, les services, et principalement le secteur industriel (employant respectivement 55 % et 31 % de la population active) seront sans doute fragilisés par un élargissement de l’UE à l’Est susceptible d’offrir aux entreprises et industries une main d’œuvre plus spécialisée et moins coûteuse. Après avoir achevé avec succès sa démocratisation, le Portugal est aujourd’hui face à un enjeu auquel étaient confrontés la France et l’Allemagne en 1986: la nécessaire adaptation économique nationale aux nouveaux défis d’une Europe élargie.