Le "point zéro" d'Angelo Sicurella: "Orfani per desiderio"

Article publié le 25 mars 2016
Article publié le 25 mars 2016

Angelo Sicurella, chanteur du groupe Omosumo, nous raconte ses débuts en tant que soliste. Un disque qui pénètre dans les méandres irrésolus des thèmes universels comme l'absence, le désir, le renoncement qui ont été inspirés par un évènement réel, parmi les plus tragiques de notre époque...  Et qui confirme le talent de ce musicien sicilien.

Il s'intitule  Orfani per desiderio et tourne autour du concept contradictoire, à certains égards traumatisant et libératoire, allant du renoncement volontaire à son propre passé, à la recherche d'une nouvelle origine. Nous parlons des débuts de soliste d'Angelo Sicurella, figure de l'électronique sicilienne et chanteur du groupe Omosumo. "Depuis quelques temps, je réfléchissais au moyen de devenir orphelin du passé : créer un point zéro, un commencement ici et maintenant. Ce qui est quelque chose de très difficile à réaliser : réussir à couper le cordon ombilical avec celui qui nous a représenté jusqu'à présent."

Le disque est né, en grande partie, d'un besoin soudain de s'exprimer à la suite d'un évènement réel, vécu dans sa chair et lié à un lieu précis : Lampedusa. "J'ai eu la possibilité de travailler là-bas comme infirmier dans un centre d'accueil, rencontrant des personnes qui avaient abandonné leurs pays, probablement pour toujours, avec l'espoir de se reconstruire une nouvelle vie, totalement différente de la précédente. Ainsi j'ai eu la possibilité de comprendre ce que signifie être vraiment "orfani per desiderio." C'était en octobre 2013, le moment où s'est produit l'une des plus tragiques hécatombres en mer de ces dernières années : l'incendie qui a surpris une barque avec à bord des milliers de migrants, au large de l'Ile dei Conigli, alors qu'ils regardaient la côte très proche de Lampedusa en imaginant déjà toucher terre. Un bilan terrifiant : 350 morts. A l'infirmerie, des blessés continuaient à arriver, les poumons remplis d'essence. A un moment donné, nous n'avions plus de mots, nous les avions épuisés, nous nous regardions et restions silencieux, démunis et en poste depuis plus de trente heures. Le jour où cela s'est produit, c'était mon dernier jour de travail à Lampedusa. J'ai quitté l'île et je suis allé directement à Santa Cristina Gela, dans ma maison de campagne, parce que je ne voulais rencontrer personne, je ne voulais pas être au milieu des autres. Durant les 10-15 jours qui ont suivi, j'ai écrit presque tous les textes de ce disque."

Ils sont nés ainsi comme une espèce de réaction à chaud suite à un drame qui peu à peu laisse sans voix, des extraits comme L'amore non ci trova più, Sotto la barba del temporale, Carlotta, Qui il cielo è Strauss... Même plus tard, quand il est amené à reproposer ces chansons au public, l'émotion est la même. C'est arrivé avec Carlotta, il y a un mois, durant l'opening du groupe Calibro 35 au Théâtre Biondo. "Je n'avais jamais autant parlé avec le public. Il a senti un impact significatif aussi de ce point de vue-là. Je me suis retrouvé en situation de me confier aux gens (il rit)." Les autres extraits, parmi lesquels Orfani per desiderio qui donne le nom à l'album, étaient en cours avant Lampedusa,  issus davantage d'images oniriques que de moments narratifs. Ils parlent d'absences, d'amours finis ou tourmentés (pour lesquels il est préférable de prendre des distances, aux "dangers des sentiments qui s'attaquent à notre chair"), des maisons qui brûlent, des bourses qui s'écroulent, des fantasmes, des bateaux qui coulent tout comme les espoirs.

Un registre vocal (basse) - plus intime que celui qu'il interprète dans le groupe Omosumo, presque sépulcral et sussuré dans certains morceaux, espacés par des aigus hypnotiques dans d'autres - qui associe l'électronique du synthé et de la drum machine, enrichie de sons qui  sont nés, en studio d'enregistrement, de manière plutôt accidentelle, comme dans une sorte de divertissement. "En général, je donne aux extraits une structure de base et ensuite je commence à jouer avec les choses. Tout vient de ce jeu-là. 

Dans la Lingua sul cemento avec Fabio Rizzo, nous avons entrepris une procédure de "substitution" : recréer des sons avec ce que nous avions à disposition. Nous nous sommes retrouvés au milieu d'un "jardin d'enfants" : le son que produit les  chaussures commençait à acquérir un sens à l'intérieur de la texture harmonique-musicale, en somme nous avons commencé à nous amuser. Ainsi l'électronique est influencée par le blues, le folk et le dub.

Avec la Urtovox, le label sous lequel sort ce projet, on a ensuite décidé de diviser l'album en trois volumes, comme s'il s'agissait d'une trilogie, d'une part pour créer des volumes qui iraient de pair avec l'utilisation rapide de ces années, d'autre part pour donner la possibilité à trois artistes palermitains de collaborer au concept, en réalisant trois couvertures, trois vidéos. 

La couverture du premier volume, sorti en décembre dernier - Orfani per desiderio vol.1 - c'est le visage statuaire d'une femme aux yeux d'hirondelles et aux lèvres d'un rouge vif, tandis que la vidéo du single de lancement, écrite et dirigée par Manuela Di Pisa, est inspirée du mythe d'Orphée et d'Eurydice, une histoire - elle aussi - d'une séparation désespérée.

Une année intense et particulièrement prolifique pour Sicurella, 2015 : un disque en cours avec le groupe Omosumo, ses débuts de soliste, le documentaire dont il a écrit les musiques a remporté le Prix journalistique Roberto Morrione... " Ecrire de la musique pour des documentaires est un parcours qui me passione énormément, et que j'avais entrepris il y a déjà cinq ou six ans grâce à ma collaboration avec Gaspare Pellegrino, le réalisateur du trapanais. Dans le cas de Fonds dérobés à l'agriculture (l'investigation qui a remporté le Morrione), Diego Gandolfo, le journaliste qui travaillait au projet et que je connais depuis longtemps, s'est présenté chez moi avec de nombreux documents, en me disant : "J'aimerais que tu composes les musiques." Ainsi j'ai commencé à y travailler. Cela a été aussi un moyen de me confronter à des choses différentes par rapport au monde habituel d'un musicien de scène...". Donc loin de l'idée d'un musicien tout court, Angelo Sicurella est certainement plus proche d'une tension constante vers la contamination comme le démontre aussi sa collaboration avec  Igor Scalisi Palminteri, qui a créée un court-circuit entre art, musique sacrée, arabe et électronique. "L'idée que j'ai de mon travail, c'est un conteneur où toutes ces choses, mêmes très divertissantes entre elles, peuvent finir sans être nécessairement classées...".

Et en 2016 ? "Outre le nouvel album avec le groupe Omosumo, je continue à travailler à mon projet de soliste. Je suis à la recherche continuelle d'expériences, c'est pour cette raison que j'aimerais vivre, au même endroit, avec une cinquantaine d'artistes palermitains. Evidemment pas uniquement des musiciens : on ne parlerait que d'accords (il rit). Des photographes, des réalisateurs, des peintres : une vraie "résidence artistique"..." Et qui sait ce qui en ressortirait...