Le plombier polonais n’est plus dans les tuyaux

Article publié le 23 mai 2013
Article publié le 23 mai 2013
Il est loin le temps où les Polonais ne pensaient qu'à une chose : quitter leur pays pour trouver un emploi à l'étranger. Près de dix ans après l'entrée du pays au sein de l'Union européenne, les jeunes originaires de Varsovie veulent participer activement au développement de leur capitale.

Avril 2013. La ville est grise, les immeubles aux architectures multiples et diverses ont dessiné le plan des rues et les quelques amas de neige laissent imaginer la rudesse de l'hiver dernier. Néanmoins, Varsovie vit. Non loin du centre historique, coloré et reconstruit à l'identique après la Seconde Guerre mondiale, se trouve une des artères principales : la rue Nouveau Monde (Ulica Nowy Swiat). Là-bas se succèdent les « coffee shops », les bars et l'Université publique de Varsovie. Lieu propice à la rencontre des jeunes adultes polonais.

La rue du nouveau monde.

Camping, soleil et cacahuètes

Kamila Baranowska me donne rendez-vous au « Ministère du Café ». L'endroit parfait pour aborder les difficultés des générations précédentes, mais aussi de la sienne. Kamila fait figure de Varsovienne type, si seulement il en existe un. À 24 ans, ce petit bout de femme frêle, mais énergique a vécu un semestre à Rome grâce au programme Erasmus. Passionnée de voyage, elle a aussi travaillé ailleurs en Europe lors de ses vacances d'été. Son lieu de prédilection : la Grèce. Une destination qui peut aujourd'hui sembler illusoire, face à un taux de chômage qui atteint les 64,2% chez les moins de 25 ans. Quoi qu'il en soit, on peut facilement comprendre pourquoi les jeunes polonais quittent leur pays un mois ou deux, voire plus, compte tenu des pratiques salariales. En tant que serveuse, elle s'est retrouvée à gagner 7 zlotys de l'heure, soit 1,68€. Un maigre revenu à la fin du mois - il équivaut à près de 340 euros - alors qu'elle pouvait espérer le double sur la côte hellénique, « soleil et paysages en prime », ajoute-t-elle, les yeux pétillants et les souvenirs plein la tête.

C'est la même raison qui a poussé Pieter Wogcik à s'exiler deux ans de suite, lors de la saison estivale. Avec plusieurs de ses amis, il se rend aux Pays-Bas afin de participer à la récolte des bulbes de tulipes. Il travaille 10 heures par jour, 5 jours par semaine, 6 s'il le souhaite. Autour de lui dans le champ, uniquement des Polonais et un Turc. La tâche est extrêmement physique et éreintante. La première année, Pieter découvre tout : les joies du camping et des vacances entre amis, Amsterdam, l'indépendance et, comme il le dit, « le pays de la liberté ». Il décrit le patron néerlandais comme un homme accueillant qui ne lui semble pas l'exploiter. Le salaire est déterminé en fonction de l'âge. Pour les jeunes de plus de 20 ans, il varie de 6€ à 7,75€ de l'heure. Pieter explique que ce tarif horaire correspond au maximum que peut gagner un ouvrier polonais expérimenté qui travaille au noir. Un an plus tard, Pieter retourne travailler au nord de l'Europe, mais cette fois, il déchante vite. Derrière son sourire et sa carrure robuste, il raconte la routine, la lourdeur de la tâche, l'ennui voire le désespoir. Il parle des jours sombres, des gestes répétitifs et de l'épuisement. Le jeune homme - étudiant en psychologie du travail - découvre l'envers du décor. Aujourd'hui, il dit vouloir utiliser ses connaissances et non plus ses aptitudes physiques.

Fin de patrie 

Lire aussi sur cafebabel.com : « On a besoin du plombier polonais »

On est loin du mythe du plombier - ou de l'infirmière - polonais développé en 2005, essentiellement par la France, au moment du débat sur la directive Bolkenstein. À cette époque, l'Hexagone craint que les immigrés de l'Est de l'Europe ne viennent « prendre » leurs emplois pour un salaire trois fois inférieur au leur. Une vague d'immigration a bien eu lieu lors de l'entrée de la Pologne dans l'Union, en 2004. Toutefois, elle se dirige principalement vers le Royaume-Uni. En outre, les jeunes travailleurs doivent prendre en compte une réalité : l'Europe ne les attend pas les bras ouverts et certainement pas pour des emplois dits « intellectuels ».

Si la crise qui sévit depuis 2008 au sein de l'Union a plongé plusieurs pays dans la misère économique et sociale, la Pologne s'en est sortie. Pour Monika Constant, directrice générale de la Chambre de Commerce et d'Industrie française en Pologne, ce fait est essentiel. Elle précise : « Nous sommes passés de 4,5% à 1,7% de croissance en quelques années. C'est sûr que c'est un ralentissement, mais par rapport à d'autres pays en Europe, on peut dire que ça reste convenable. » La Pologne est parvenue à maintenir son économie à flot et fait preuve de toujours plus de dynamisme. Si 650 à 700 entreprises françaises sont installées en Pologne, l'Allemagne est devenue le premier investisseur. Les deux pays échangent fréquemment. 176 000 immigrés polonais seraient actuellement présents Outre-Rhin. Des bonnes perspectives de croissance, certes. Mais Monika Constant parle aussi de Varsovie comme « un tremplin vers les pays voisins » tels que l'Ukraine ou la Russie. De plus, même si 75% de l'export polonais dessert l'Union européenne, la demande interne de la Pologne est restée assez forte. Avec ses 38 millions d'habitants, le pays de Donald Tusk a pu surpasser la crise « de façon moins douloureuse ». Cependant, la directrice générale du CCI relativise. Le retour d'un bon nombre d'émigrés installés en Angleterre, en Irlande ou en France a fait remonter le taux de chômage en Pologne. Selon les dernières statistiques européennes, il aurait dépassé les 10%.

Un point est souligné par les différents interlocuteurs : Varsovie est à discerner des zones rurales, bien évidemment. Pour Monika Constant si les jeunes décident de rester, c'est peut-être parce qu'ils ont conscience qu'il existe des possibilités de trouver un emploi au cœur de la capitale. Quant aux jeunes Varsoviens, ils insistent sur la qualité de l'éducation qu'ils ont reçue. Utopie ou non, ils espèrent faire carrière dans la ville où ils ont grandi. S'expatrier ne les intéresse plus autant que leurs parents. Ou du moins juste le temps d'un Erasmus, d'un stage ou d'un été. Mais comme le rappelle Pieter : « Il ne faut jamais dire jamais. »

Cet article est issu d’une série de reportages mensuels portants sur plusieurs villes pour EUtopia on the Ground. Consultez la page pour en savoir plus sur notre envie de "meilleure europe" d'Athènes à Varsovie. Ce projet fait l'objet d'un soutien financier de la Commission européenne dans le cadre d'un partenariat de gestion avec le Ministère des Affaires étrangères, de la Fondation Hippocrène et de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme.

Photos : Une (cc) jaime.silva/flickr, Texte : La rue du Nouveau Monde (cc) oshkar/flickr ; tag  © Laurianne Systermans ; Vidéo (cc) cloackzilla/flikcr