Le pays sans nom

Article publié le 3 avril 2008
Publié par la communauté
Article publié le 3 avril 2008
Le problème du nom à donner à l’ancienne république yougoslave de Macédoine (la FYROM), située au Nord de la Grèce, courait déjà dans la presse les semaines précédentes, puisque les journaux grecs suivaient avec attention les nouvelles négociations, encadrées par un médiateur américain, entre les autorités grecques et slavo-macédoniennes (c’est l’adjectif diplomatique convenant à tout –
individus, marchandise, langue - ce qui provient de ce pays). Mais cette semaine, ce thème est passé en une de l’actualité. Les raisons de cette promotion? Une campagne d’affichage nauséabonde dans les rues de Skopje.

Dans les discussions qui engagent depuis des mois la ministre des affaires étrangères grecques, Dora Bakoyannis, et son homologue slavo-macédonien, Antonio Milosovski, l’enjeu est de trouver un nom qui désigne de façon acceptable pour tous cette république située entre la Grèce, la Bulgarie, l’Albanie et la Serbie. Refusant que leur voisine slave soit l'homonyme d’une province grecque limitrophe, la Macédoine – où se trouve la “co”-capitale grecque Thessalonique –, les autorités grecques ne s’estiment pas du tout satisfaites par les dernières propositions onomastiques faites par le médiateur Matthew Nimetz et qui étaient: “République de Macédoine du Nord”, “Nouvelle république de Macédoine” et “République de Macédoine (Skopje)”. Skopje, en revanche, les a finalement considérées comme définitivement acceptables, et envisage déjà d’organiser un référendum pour rendre un de ces nom officiel, comme le rapporte le journal Eleftherotypia du 31 mars (voir article). Antonio Milosovski a d’ailleurs déclaré que “le rejet de la dernière proposition de Nimetz par la partie grecque est une tentative pour justifier des problèmes nationaux, en particulier politiques, avec pour but d’empêcher l’élargissement de l’OTAN au sommet de Bucarest”, rejetant ainsi la faute sur sa voisine.

Ce combat diplomatique dure depuis de trop longs mois, mais il a pris en début de semaine un virage nettement moins diplomatique, et plus douteux. La presse grecque indignée multipliait lundi la diffusion de l’actualité suivante: des affiches placardées dans Skopje par “des particuliers” (qui ont tout de même utilisé des espaces d’affichage public, comme le fait remarquer une journaliste de la chaîne de télévision Méga) représentaient le drapeau grec déformé sur lequel apparaissait, au lieu de la croix chrétienne, la croix gammée; d’autres images truquées habillaient le premier ministre grec, Costas Karamanlis, d’un uniforme d’officier nazi (voir, entre autres, l’article dans ''Makedonia''). Les réactions du ministère des affaires étrangères grecques ne se firent pas attendre: (ces affiches) “portent gravement atteinte au symbole national de notre pays et à son combat contre le fascisme et le nazisme”. Le gouvernement grec et l’ambassadrice de Grèce à Skopje ont demandé leur retrait immédiat. Outre la condamnation, qui semble plus que justifiée, de ces manifestations haineuses, ces affiches enveniment les relations entre Skopje et Athènes, et risquent fort de rendre le dialogue encore plus difficile: “Le respect, visible dans les actes, des relations de bon voisinage entre les pays et les peuples est une condition indispensable pour la construction d’une relation d’alliance et de solidarité” déclarait le représentant grec du ministère des affaires étrangères. On sent dans la presse grecque que cet événement déclenche une analyse de la situation dépourvue désormais de toute aménité diplomatique. Ainsi, dans le journal Ta Nea (voir article), on peut lire que, “d’après des sources diplomatiques”, “avec le démarrage de la période pré-électorale, aucun responsable politique du pays voisin n’est disposé à rejeter la carte du nationalisme, dans lequel la population est élevée depuis depuis 17 ans.” L’accusation est claire. Et le combat iconographique continue, sur Internet: Eleftherotypia présente l’action d’un blogger grec qui, utilisant le logo de MacDonald, dont les couleurs rouge et jaune rappellent le drapeau de FYROM, intègre au M de cette enseigne de restauration rapide synonyme de la présence américaine dans le monde, le mot “Mcdonia”, sur le fond des branches du soleil macédonien : il vise ainsi l’intervention américaine dans le débat onomastique (voir dépêche).

Il faut dire que la tension vient aussi de ce que la Grèce refuse d’autoriser sa voisine à entrer dans l’OTAN tant qu’une solution n’est pas trouvée à la question du nom. Le sommet de l’OTAN qui se déroule en ce moment est pour tous une date cruciale, puisque la Grèce menace d’utiliser son veto afin d’empêcher l’entrée de la FYROM dans l’organisation militaire occidentale. Les Etats-Unis soutiennent pourtant fermement cette candidature, au point que le désaccord gréco-macédonien suscite le plus grand intérêt des hautes sphères du pouvoir américain. Le journal Ta Nea (voir article) rapporte que Condoleeza Rice a téléphoné à son homologue grecque Dora Bakoyannis pour lui rappeler l’importance qu’elle accordait à l’intégration de la FYROM dans l’OTAN. Son interlocutrice lui a répondu par l’importance qu’elle accordait à la résolution de la question du nom. Tout cela à 24 heures de l’ouverture du somment de l’OTAN, ce qui autorise certains journalistes à parler de “chantage”, prévoyant même une intervention personnelle de Georges Bush dans le dossier avant le début du sommet.

statue_Alexandre_Thessalonique.JPG Le gouvernement américain apparaît de fait agacé par l’attitude grecque qui le met en position de faiblesse. Il semble impressionné par la ténacité avec laquelle les grecs défendent, par delà les clivages politiques, leurs positions, même si Dan Fried, directeur des affaires européennes au département d’état, y répond par une forme d’ “arrogance, issue de sa conviction que la Grèce est un ‘tigre de papier’” (voir article). D’après les révélations de ce même article, Dan Fried considérerait que le président du parti socialiste grec (PASOK), Yorgos Papandréou, lui est redevable: il semble en effet que, sur son influence, les Etats-Unis n’aient pas reconnu tout de suite la république sous son nom composé en 2004, année électorale importante pour Papandréou. Monsieur Fried attendait donc, de la part de celui qu’il a aidé il y a quatre ans, une attitude plus souple sur ce dossier; il y a même de fortes présomptions pour que la présence d’un ambassadeur américain au congrès du PASOK le 13 mars soit liée à toute cette affaire…

Alors, qui a parlé de chantage ?