LE PARTENARIAT ORIENTAL, LES ENJEUX GEOPOLITIQUES ET l'AZERBAÏDJAN

Article publié le 3 août 2009
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Article publié le 3 août 2009
La présidence tchèque de l’Union européenne a pu réunir les 7 et 8 mai les principaux acteurs de l’Europe de l’Est dans un espoir de resserrer les liens entre l’UE et ses voisins de l’ex-Union soviétique (Arménie, Azerbaïdjan, Belarus, Géorgie, Moldavie et Ukraine) pour aider à renforcer leur indépendance et s’assurer de nouvelles sources d’approvisionnement énergétique.
L’UE tente, sur la base d’une coopération pragmatique, de maintenir l’ancrage européen de ces pays, ce qui laisse à penser qu’elle est en train d’empiéter sur la sphère des intérêts stratégiques de la Russie. Mais les apparences sont très souvent trompeuses.

D’abord, l’Europe n’a pas de vision stratégique globale et il serait erroné de voir le tout nouveau partenariat oriental comme une tentative de diminuer l’influence russe. Deux facteurs viennent appuyer ce point de vue :

-         Premièrement, l’UE n’est pas encore une puissance politico-militaire et préfère agir en concertation avec la Russie dans la gestion des crises.

-         Deuxièmement, des liens économiques entre la Russie et ses voisins immédiats sont suffisamment forts et ces derniers ne souhaiteraient pas risquer un tel marché, qui absorbe leurs produits agricoles et industriels ainsi que des millions de travailleurs immigrés, pour un projet dont l’avenir reste encore incertain.

Bien que certains éléments du partenariat restent prometteurs, il est loin d’être un outil de contribution à l’émergeance d’un pôle économique dans le pluralisme géopolitique au sein de la Communauté des Etats Indépendants (CEI). Il est plutôt destiné à promouvoir les relations entre l’UE et les partenaires et à renforcer leur intégration dans différents cadres de coopération mais au même niveau que la Russie. Il s’agit plus d’une complémentarité de coopération que de compétition et plus d’une intégration renforcée que d’une adhésion. C’est la raison pour laquelle les Etats concernés de l’ex-URSS adoptent une démarche plus raisonnable même si l’Ukraine aspire toujours à une adhésion pure et simple. La grande faiblesse de ce partenariat est en effet le manque de moyens de ses ambitions et surtout de ses incitations en termes d’adhésion.  

Ensuite, le nouveau contexte international, lié à l’approche multilatérale et à la politique internationale plus pragmatique de la nouvelle Administration Obama, tend à réconforter la position de la Russie. Le nouveau président se fixe deux priorités – l’Iran et l’Afghanistan – et cherche, à la différence de son prédécesseur, à éviter des provocations inutiles en renonçant notamment à la poursuite de la nouvelle version de la politique de containment qui visait à réduire l’influence russe en promouvant les « révolutions de couleurs » dans l’espace ex-soviétique, considéré comme les « marches naturelles » dans la vision stratégique du Kremlin. Cette approche semble arranger Moscou, car il lui sera plus avantageux d’adopter une démarche coopérative à condition de maintenir sa position dominante dans son ancienne chasse gardée. De ce point de vue, on peut trouver un point d’équilibre dans les relations entre la Russie et les Etats-Unis, par exemple Washington renonçant à son initiative unilatérale du bouclier antimissiles en faveur d’un projet commun avec Moscou et celui-ci s’engageant à jouer le jeu dans des dossiers épineux tel que l’Iran et l’Afghanistan, ceci permettrait de redessiner la reconfiguration des rapports de forces et d’assurer à la Russie de rester l’acteur principal dans cette zone, chacun trouvant alors son compte. En effet, l’aide que la Russie peut apporter dans le dossier iranien est énorme et fondamentale pour la sécurité régionale et internationale. L’Iran cherche à devenir une puissance régionale importante dans cette zone géographique et à se mettre en concurrence avec la Turquie, membre de l’OTAN et candidat à l’Union européenne, pour contenir entre autres l’influence des Etats-Unis. La première visite de Mahmoud Ahmadinejad suite à sa réélection a été comme invité au Sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) à Ekaterinbourg dans l’Oural. Cette organisation a été créée en 1996 par la Russie, la Chine comme une alternative à l’Otan et en réponse à l’influence des Etats-Unis en Asie centrale. Quatre pays d’Asie centrale en sont membres, toutes d’anciennes républiques ex-soviétiques : le Kazakhstan, le  Kirghizstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan. L’Iran a le statut d’observateur. A noter qu’en octobre 2007, le sommet de la Caspienne à Téhéran, en pleine crise nucléaire, avait été un succès pour l’Iran comme pour la Russie.

Cette bonne entente avec la Russie pourrait aussi contribuer au règlement du conflit du Haut-Karabakh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. En effet, un des objectifs de l’Administration Obama est d’améliorer l’image de l’Amérique dans le monde musulman. Dans cette optique, la Turquie est un allié incontournable pour relier les intérêts américains tout en devenant un acteur régional au Proche-Orient mais aussi au Caucase du Sud. D’où les incitations américaines pour normaliser les relations entre la Turquie et l’Arménie qui se sont interrompues en 1993 suite à l’occupation de 20% du territoire de l’Azerbaïdjan par les forces militaires arméniennes. Mais cette question exige des avancées diplomatiques préalables dans la recherche d’une solution pacifique au conflit du Haut-Karabakh, ce qui présage d’un rôle plus actif des Etats-Unis et de la Russie. Or, les motivations russes sont différentes : tout d’abord, en excluant une telle éventualité pour les résolutions des conflits ossète et abkhaz, Moscou continuant à tenter de mettre à genoux le régime de Saakhashvili, pour s’assurer à nouveau l’accès direct à l’Arménie, son fief dans le Caucase du Sud ; ensuite, dans un cadre de rapprochement potentiel entre la Turquie et l’Arménie, le Kremlin pense à équilibrer ses relations avec l’Azerbaïdjan tout en l’incitant à vendre l’essentiel de son gaz au géant russe « Gazprom » dont le but est de mettre en cause le projet européen de gazoduc « Nabucco ».

Contrairement à ce que l’on a pu croire, l’Azerbaïdjan n’a pas tenté de se servir de son arme énergétique comme d’un moyen de pression diplomatique dans le processus de normalisation des relations entre la Turquie et l’Arménie. Mais il a suggéré de mener les deux négociations dans un seul processus et de conditionner les progrès dans le règlement du conflit du Haut-Karabakh au rapprochement entre les deux pays. Vu les liens historiques et culturels qui lient le peuple turc au peuple azéri et la réaction populaire qu’a suscité la politique d’Ankara dans les deux pays, tout cela a fait comprendre au gouvernement turc que sans éliminer les causes qui ont conduit à la fermeture des frontières, on ne peut pas agir sur les effets. Cette position a soulagé Bakou et « a dissipé toutes les suspicions » comme l’a déclaré le président Ilham Aliyev, après la visite du Premier ministre turc, le 13 mai 2009. L’Azerbaïdjan juge sa demande légitime et du fait que 20% de ses territoires restent toujours sous l’occupation arménienne, il en appelle à la Turquie et à la Communauté internationale dans son ensemble afin d’adopter une position commune et ferme face à cette situation plutôt que de conforter la position arménienne autour de la table des négociations en exigeant l’ouverture des frontières entre la Turquie et l’Arménie.

L’Azerbaïdjan n’a pas non plus cédé aux demandes russes d’achat de la totalité de son gaz parce qu’il cherche à assurer la sécurité d’acheminement de ses ressources en diversifiant les gazoducs vers plusieurs directions. C’est la raison pour laquelle il avait, par le passé, retardé l’exploitation de la deuxième phase du gisement Shah Deniz, censé fournir plus de 16 milliards de mètres cubes de gaz par an. Dans un tel contexte, l’Azerbaïadjan, qui exporte déjà du gaz à la Turquie et à la Grèce, s’est montré favorable pour le projet de gazoduc « Nabucco » afin d’acheminer l’essentiel de son gaz. Mais il ne pourra plus attendre indéfiniment les Européens. D’autant plus qu’avec l’augmentation de sa production de gaz, il lui faut des marchés et des prix compétitifs que seule la Russie prend l’initiative de lui offrir. Lors de la visite du président Medvedev à Bakou, le 29 juin 2009, « Gazprom » a ainsi signé avec la Société pétrolière d’Etat d’Azerbaïdjan (SOCAR) un accord d’achat de 500 millions de mètres cubes de gaz à compter du 1er janvier 2010. Pour Bakou, ce contrat se base sur des considérations commerciales avec un prix s’élévant à 350 dollars pour mille mètres cubes de gaz . Mais il s’agit pour l’instant d’un volume insignifiant pour être un coup fatal en privant « Nabucco » d’une source fiable et vitale. Toutefois, le danger n’est pas loin si les Européens ne décident pas du sort de leur projet  et ne propose pas rapidement des contrats d’achat à l’Azerbaïdjan. La perte de temps pourrait effectivement mettre fin à ce projet. D’autant plus que l’acteur clé dans la région qu’est l’Azerbaïdjan constitue aussi une zone de transit stratégique pour l’Asie centrale qui se trouve parmi les fournisseurs essentiels de « Nabucco ». L’éventuel changement de cap de l’Azerbaïdjan pourrait inciter les pays d’Asie centrale, tels que le Turkménistan, le Kazakhstan à se tourner plutôt vers l’Asie. Rappelons qu’après la récente explosion sur le gazoduc entre la Russie et le Turkménistan, celui-ci a plus que jamais pris conscience de la vulnérabilité de sa dépendance vis-à-vis de son grand voisin du nord. Ce n’est pas un hasard si les autorités turkmènes viennent d’offrir de nouvelles opportunités aux compagnies occidentales dans l’exploitation de gisements d’hydrocarbures. Dans ce grand jeu, la réalisation de « Nabucco » ne dépend pas de l’opposition de la Russie avec ses projets concurrents tel que « South Stream » mais largement de l’engagement des partenaires européens. Dans cette configuration l’Union-européenne a deux impératifs stratégiques, le premier est une meilleure coopération avec la Russie qui fait partie de l’Europe continentale et le second est la continuation du processus d’adhésion de la Turquie. C’est dans cette position stratégique bien équilibrée que se trouvent le juste chemin de sa politique et la protection de ses intérêts énergétiques.

Olivier VEDRINE

Président du Collège Atlantique-Oural

Paris, France

Conférencier de la Commission Européenne

(TEAM EUROPE France)

Fazil Zeynalov                                                          

Politologue                                                                    

Bakou, Azerbaïdjan