Le Parlement européen passé au crible

Article publié le 31 mars 2008
Article publié le 31 mars 2008
Strasbourg, le 28 mars 2008 Par Yulia Kochneva et Lena Morel Le 19 mars dernier le Parlement européen fêtait ses 50 ans: un demi-siècle d’existence qui invite au bilan de ses activités, de sa place dans l’espace institutionnel mais aussi de sa notoriété auprès des citoyens européens qu’il représente.

Doté de simples pouvoirs consultatifs au moment de sa création, le Parlement européen a vu grandir ses prérogatives au gré des étapes importantes de la construction communautaire ; il est aujourd'hui un organe aux larges pouvoirs décisionnels, que ce soit en matière de législation, d’adoption du budget ou concernant le contrôle de la Commission européenne. Cinquante ans de travaux et de décisions d’importance, mais pour quelle visibilité auprès des citoyens européens ?

A l’occasion de cet anniversaire, une enquête spéciale de l’Eurobaromètre publiée le 9 mars dernier tente justement d’évaluer la notoriété de l’institution ainsi que l’image dont elle bénéficie auprès des citoyens.

(Crédit photo: lilian.lemonnier/flickr)

Une image positive auprès des citoyens

Une précédente enquête de l’Eurobaromètre nous rappelait en juin dernier que le Parlement est l’institution européenne qui jouit de la plus forte notoriété : 89% des citoyens européens connaissent son existence contre 82% pour la Commission. Un chiffre qui infirmerait la supposition de Jean-Louis Bourlanges qui déclarait le 21 mars dernier : « aux yeux de concitoyens, l’Europe, c’est la Commission, et les chefs d’Etat et de gouvernement » (voir Libération du 21 mars). Le Parlement européen et ses 785 députés bénéficient également du plus haut « taux de confiance », puisque 56% des sondés lui font confiance contre seulement 52% à la Commission. La différence est mince, suffisamment mince d’ailleurs pour que l’on puisse douter d’une quelconque suprématie du Parlement européen sur la Commission auprès de l’opinion publique européenne.

Malgré ces chiffres flatteurs et une image globalement positive, l’enquête spéciale de l’Eurobaromètre rappelle combien le chemin sera encore long avant que le Parlement ne fasse son entrée définitive dans les esprits européens : seuls 32% des habitants de l’Union européenne savent que le Parlement a été crée il y a cinquante ans. Les Français font office de mauvais élèves, puisque seulement 28% des citoyens connaissent la date de création de l’institution. Déficit d’intérêt ou déficit d’information ?

Si l’on s’en réfère toujours aux chiffres de l’Eurobaromètre, les citoyens européens se sentent mal informés sur le rôle du Parlement et de ses membres. Quand on leur demande d’évaluer sur une échelle de 1 à 10, leur niveau de connaissance du fonctionnement de l’institution et de ses membres, on arrive péniblement à une note de 3,7 sur l’ensemble des 27 pays de l’Union (3,3 quand il s’agit de mettre une note sur la connaissance des membres du Parlement). La France se situe là encore dans la deuxième partie du peloton avec des notes de 3,3 et 3,2. Rien d’étonnant à ces résultats quand seulement 2% des personnes interrogées se disent « très bien » informées sur les activités du Parlement européen, alors que huit personnes sur dix se disent « assez mal ou très mal informées ».

La citoyenneté européenne, un concept encore abstrait ?

Les députés européens sont élus au suffrage universel depuis 1979. Mais les citoyens européens savent-ils qu’ils bénéficient d’un droit de vote lors de chaque élection européenne ?

En effet, l’enquête met en évidence que seules 48% des personnes interrogées savent que les députés sont élus directement. Si les citoyens eux-mêmes n’ont pas connaissance des droits que leur confère la citoyenneté européenne, cela ne peut avoir que des conséquences néfastes sur le fonctionnement démocratique de l’Union européenne. Libération n’hésite pas intituler son article « Strasbourg, le parlement invisible » en se basant sur les 49% de Français interrogés qui ignorent élire leur député européen. D’ailleurs, si le journaliste reprend les propos de Cohn-Bendit « Les médias ne sont pas à la hauteur des enjeux européens » en concluant « Les Européens ne s’intéressent pas à leur Parlement parce qu’ils ne le voient jamais dans leurs médias », n’est-il pas lui-même tombé dans le piège de l’Europe à la sauce nationale ? Pourquoi aurait-il sinon repris les chiffres français de l’Eurobaromètre (49%) sans les mettre en perspective avec ses pendants européens ?

Ces chiffres sont d’autant plus inquiétants pour l’avenir politique de l’UE que le nombre de mauvaises réponses est important dans plusieurs pays qui ont une longue expérience au sein de l’Union européenne et qui ont déjà connu plusieurs élections : 50% des personnes interrogées aux Pays-Bas – 40% en France, pensent que les députés européens ne sont pas élus directement. Et quand on sait que seules 10% des personnes interrogées savent que les prochaines élections auront lieu en 2009, on peut craindre pour une participation électorale qui risque d’être faible.

Ces chiffres montrent à quel point la connaissance du fonctionnement démocratique de l’UE est faible chez les personnes interrogées, ce qui laisse à penser que la citoyenneté européenne, mise en place par le Traité de Maastricht en 1993, reste un concept encore souvent flou et abstrait. Mais ces chiffres, qui peuvent paraître inquiétants au premier abord, sont à relativiser. En effet, on peut d’une part s’interroger sur les résultats d’une étude similaire réalisée sur les institutions françaises : les réponses seraient-elles beaucoup plus élevées que les résultats de cette enquête ? Rien n’est moins sur. D’autre part, ces chiffres sont à considérer à l’échelle des histoires nationales. Le Parlement européen reste une institution jeune, qui n’est élu au suffrage universel depuis moins de vingt ans et qui s’inscrit dans un processus politique récent. Cet Eurobaromètre permet en tout cas de mesurer le chemin qui reste à parcourir pour la représentation démocratique des peuples européens (du peuple européen ?) avant d’entrer dans le paysage politique intégré par les citoyens.

Les attentes des citoyens européens

Toutefois, le Parlement bénéficie dans l’ensemble d’une « neutralité bienveillante » de la part des citoyens européens. Dans quelle direction doit-il alors aller ? Lorsque l’on pose la question aux citoyens européens de savoir quelle politique le Parlement doit développer en priorité, les réponses sont parfois inattendues.

Parmi les priorités du Parlement, on trouve la lutte contre le terrorisme (citée dans 44% des cas), la lutte contre le réchauffement climatique (40% des cas) et la protection des consommateurs et de la santé publique (39%). On remarquera que la présidence française est globalement en phase avec les priorités exprimées par les européens, notamment concernant le réchauffement climatique et la mise en place d’une politique énergétique commune. On notera également que la mise en place d’une politique commune d’immigration n’est citée comme une priorité que dans 25%des cas, soit en 8ème position parmi les propositions faites aux sondés. Le « pacte européen sur l’immigration » que Nicolas Sarkozy souhaite promouvoir au cours de la présidence à venir serait-il alors en décalage avec l’opinion exprimée par les peuples européens ?

Plus symboliques, les valeurs que les citoyens européens veulent voir promues par le Parlement européen. Très largement en tête, la protection des Droits de l’homme semble être la priorité absolue puisque cette valeur est citée dans 58% des cas. A l’opposée, l’abolition de la peine de mort partout dans le monde n’arrive qu’en dernière position, citée par 17% des sondés.

Une pléthore de chiffres, quels enseignements ?

Tous ces chiffres soulèvent un certain nombre de questions. On constate en premier lieu que les attentes sont énormes pour une institution qui a peut-être grandi trop vite au gré des différents élargissements et des Traités lui conférant toujours plus de pouvoirs. Le Parlement européen souffre d’un lourd déficit de notoriété en dépit de sa fonction de représentation des peuples européens : c’est en tout cas ce que cet eurobaromètre semble mettre en évidence. Alors, à qui la faute ? A des médias trop peu friands de questions parlementaires européennes ? A des politiques qui « regardent les enjeux européens comme une poule observe un couteau : c’est-à-dire comme une menace à la fois incompréhensible et préoccupante » (Daniel Cohn-Bendit) ? A une communication défectueuse de la part membres et du personnel du Parlement européen ? Un peu de tout cela sûrement. On peut bien sûr s’interroger sur l’utilité de l’Eurobaromètre : il n’est sûrement pas que l’outil d’un simple bilan, mais répond bien plus d’un procédé destiné à rendre l’institution européenne plus visible. Après tout, les sondages ne sont-ils pas un merveilleux instrument de communication dans les démocraties modernes ?