Le parachute doré de Rachida Dati

Article publié le 2 juillet 2009
Article publié le 2 juillet 2009
Nous commençons notre série sur les nouveaux eurodéputés français par l’ex-ministre de la Justice, exfiltrée à de la place Vendôme à Strasbourg à l'occasion du remaniement.Source: michelbarnier. flickr. Depuis que Rachida Dati est arrivée en trombe dans la vie politique française, la tumultueuse beurette déchaine les passions.
Princesse de la diversité et femme courage pour certains, opportuniste assoiffée de pouvoir et d’image pour d’autres, cette charismatique débutante à qui Nicolas Sarkozy avait confié le très symbolique maroquin de la justice n’a laissé personne indifférent depuis 2007. Partie de rien ou presque, deuxième d’une famille modeste de onze enfants, celle qui a grandi dans une cité à Chalon-sur-Saône a gravi les échelons escarpés de l’UMP à la vitesse de la lumière. Piétinant les préjugés de ses talons aiguilles, elle assume sans complexe son ascension sociale. Belle, ambitieuse, franche et élégante, la comète Dati est, en l’espace de quelques mois, devenue un astre majeur de la galaxie sarkozyste : catapultée garde des sceaux à la surprise générale, couvée par sa « sœur » Cécilia, elle semble n’avoir peur de rien, et assène à qui veut l’entendre qu’elle est parfaitement à la hauteur de la tâche. Très vite confrontée aux ingratitudes du quotidien d’un gouvernement mené à la baguette, elle a d’abord fait le boulot sans broncher. Réforme de la carte électorale, peines planchers, statut des victimes : la femme pressée du gouvernement s’est battue sur tous les fronts, appliquant scrupuleusement, dossier après dossier, toutes les directives de son mentor. Dans les premiers mois suivant sa prise de fonctions, elle est devenue aux yeux de tous l’une des principales figures de la garde prétorienne de Nicolas Sarkozy, une incarnation en chair et en os de la fameuse rupture, alors si chère au chef de l’état. Mais l’exposition médiatique permanente de ce totem que la droite n’a cessé d’exhiber, toute heureuse de tenir enfin son arme secrète anti gauche bien pensante, sera paradoxalement la cause de son déclin. L’Icare en tailleur Dior du Sarkozysme triomphant va mal gérer le déchainement d’images et de mots provoqué par son nouveau statut, et va vite se brûler les ailes. Déjà les démêlés judiciaires de son jeune frère viennent hanter ses conférences de presse. Déjà les robes de soirée haute couture, les montres et les bagues extravagantes font jaser la presse. Déjà l’autoritarisme et l’orgueil de l’ex-cosette devenue icône de la France métissée créent un profond malaise dans les bureaux habituellement feutrés et calmes de la chancellerie : plusieurs membres de son équipe claquent rapidement la porte, dont deux directeurs de cabinet successifs. Comme maudit par une inéluctabilité faustienne, son portefeuille ministériel devient de plus en plus difficile à manier : grogne des juges, des avocats, des surveillants de prison, suicides de détenus en rafale, polémiques sur les dépenses du ministère… La trajectoire fulgurante de Dati commence à suivre une pente de chaque jour plus inquiétante.

Nicolas et Rachida (La Chanson du Dimanche S02E10) Malgré les attaques qui fusent, en pur produit de la politique spectacle et de la personnification de l’action publique, la ministre continue son show. Elle s’affiche toujours plus, exhibe sa grossesse sur papier glacé, tait sciemment l’identité du père de son enfant et met en scène son retour théâtral au conseil des ministres seulement quelques jours après son accouchement. L’opinion se lasse de plus en plus, et les dossiers s’embourbent les uns après les autres. Ses amis politiques lui affichent un soutien de plus en plus discret. La chute semble inéluctable. Est-ce le succès de cette « arabe », entrée comme un chien dans un jeu de quilles dans l’univers impitoyable de la haute fonction publique, qui passe mal ? Ou est-ce que l’incompétence de cette ministre d’apparat pilotée par l’Elysée, sa coupable désinvolture, sont finalement les vraies données du problème ? Toujours est-il que le président lui-même, qui a eu sa dose de traversée du désert, a déjà tourné la page Dati. C’est Patrick Ouart, proche conseiller du chef de l’état en matière de justice, qui a progressivement pris en charge tous les dossiers. Et après quelques mois de mise à distance, Sarkozy montre définitivement la sortie à sa championne déchue. Blessée, la bête n’est cependant pas morte. Dati rugit encore, et s’accroche à son poste. Elle refuse de quitter la chancellerie sans une porte de sortie honorable. Elle s’était déjà subtilement préparé le terrain à l’occasion des élections municipales, en s’octroyant le VIIème arrondissement de Paris. Elle se savait alors déjà menacée. Mais elle veut un siège éjectable plus confortable qu’une simple mairie de quartier pour soigner son départ de la place Vendôme, qu’elle sait proche. Sarkozy, qui veut la mettre à l’épreuve sans pour autant l’enterrer, l’envoie au casse-pipe, et lui confie un rôle dans lequel il s’était lui-même ridiculisé il ya dix ans : mener la campagne pour les européennes. Voilà Dati rétrogradée, forcée de prendre la porte si elle est élue. Elle doit repartir de zéro, refaire ses preuves et surtout faire gagner la droite, auprès de Michel Barnier. Or, Rachida n’y connait pas grand-chose, à l’Europe. Comme son aîné en 1999, elle doit porter une croix qu’elle n’a pas choisi. Mal préparée, elle fonce d’abord droit dans le mur. A l’occasion d’une séance de questions-réponses avec des jeunes de l’UMP, dont un enregistrement sonore a filtré puis inondé la toile, elle se ridiculise en s’esclaffant au sujet de sa méconnaissance des dossiers, avant de bafouiller une mélasse abracadabrantesque sur la prise de décision européenne. Daniel Cohn-Bendit monte alors au créneau et se déclare certain que Dati, qui selon lui se moque de l’Europe comme de son premier sac Vuitton, ne siègera jamais à Strasbourg. La gauche, elle aussi, pointe du doigt l’amateurisme de la candidate. Qui encaisse les coups les uns après les autres, ne s’avouant jamais vaincue. Portée par la dynamique du reste de la campagne, Dati est tout de même élue en île de France. Son départ du gouvernement étant désormais officiel, elle s’applique à vendre son bilan, allant jusqu’à solliciter Publicis pour en faire la communication. Elle s’attelle également à la rédaction d’un livre sur son action à la chancellerie. Mais surtout, elle prépare son hibernation politique en s’assurant un bon gros matelas financier. Comme le souligne ce lundi Jean Quatremer dans son blog, si la rumeur de l’arrivée de Dati au cabinet d’avocat américain Willkie Fart & Gallagher se confirme, elle pourra rouler sur l’or en attendant un destin national pus clément : 7600 euros par mois plus de grosses indemnités en tant qu’eurodéputée, environ 6000 euros par mois en tant que maire du VIIème, et si sa dernière lubie se confirme, on n’imagine même pas le montant de ses honoraires. Le tout, nous dit Quatremer, en se devant de garder un œil sur la petite Zora et sur son mystérieux géniteur : il semble bien que Cohn-Bendit ait vu juste, à moins que Dati n’engage une équipe de sosies pour siéger à sa place. L’ex-Garde des Sceaux à tout de même réussi son pari, celui d’avoir échappé à la mort politique. En ne défiant pas le tout puissant Président Sarkozy, elle a temporairement réussi à sauver sa peau à l’UMP. Ses sorties glamour concentrent toujours autant l’attention des médias, ce qui lui assure également une survie médiatique. Plus féline que jamais, elle s’apprête à resurgir au moment venu : les régionales de 2010 approchent, les municipales de 2013 ne sont pas si loin, et le siège de Delanoë semble prenable, d’autant que Dati soigne son implantation dans la capitale. Ceux que beaucoup considèrent comme l’arriviste déchue de la Sarkozie n’a pas dit son dernier mot. En attendant, tout porte à croire que pour la qualité du travail législatif de la nouvelle eurodéputée, il faudra repasser. Tant pis pour nous.