Le palais gourmand du public européen

Article publié le 18 mai 2004
Publié par la communauté
Article publié le 18 mai 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L'Europe est la réserve intellectuelle et culturelle du monde. Vraiment ? C’est ce que les Européens croient, bien sûr. Ont-ils un « goût » supérieur ? Oui.

Si nous nous en tenons au domaine cinématographique, ces clichés affirmatifs se cristallisent jusqu’à se transformer en réalités assumées. De ce côté-ci de l’Atlantique, évidemment. En Europe, le cinéma, on ne le regarde pas, on n’en jouit pas, on le déguste. Comme un sommelier qui savoure un cru français ou un gourmet qui déguste une tranche de jambon serrano. En Amérique (à ce point, il nous faut observer que la bipolarisation du discours est inévitable mais confuse ; le spectateur est européen ou américain, voilà tout), le spectateur se limite à assouvir ses appétits visuels avec d’énormes big mac cinématographiques, pleins d’ingrédients qui attaquent directement son cholestérol intellectuel. Il apprécie les dernières fusillades d’Hollywood comme le pétillement du coca-cola dans son palais. Nous, nous préférons la digestion lente de la Nouvelle Cuisine, en forme de mélodrame social chargé d’émotivité.

Les choses sont-elles ainsi ? Bien sûr que non. Pas toujours. Il y a une graine de vérité qu’il faudrait faire grandir pour qu’il en soit ainsi. Mais le panorama est loin d’être tel que le décrit le cliché. Qui est ce public cultivé et sensible qui fréquente les salles européennes ? Il s'agit en fait d'une minorité statistiquement dédaignée (15 %en moyenne, comme aux Etats-Unis). Combien de gens payent pour voir les films de grands réalisateurs authentiques européens ? Combien de fauteuils remplit Oliveira en Suède ? Et Kaurismäki en Grèce ? Et Angelopoulos au Royaume-Uni ?

Phénomènes médiatiques

Evidemment, il y a des exceptions. Des phénomènes médiatiques qui rendent crédible le cliché sur lequel nous glosons. Nous parlons d’ « Amélie Poulain », d’Almodóvar, de Benigni. Ce sont trois cas paradigmatiques de ce qui se passe avec le cinéma « d’auteur » en Europe.

Le film de Jean-Pierre Jeunet, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, met en relief un aspect intéressant de notre élitisme culturel. La valorisation générale de la critique savante a diminué à mesure que le phénomène « Amélie Poulain » remplissait de plus en plus de salles (Benigni a connu quelque chose de semblable ). Plus le parcours est populaire, moins l’estime des connaisseurs est grande. Une sorte de narcissisme cultivé oblige à gâcher ce qui plaît aux « gens de la rue ». Et si ceux qui doivent orienter le goût déconseillent ce qui plaît, ils désorientent. Ce qui n’est évidemment pas ce dont le cinéma européen a besoin pour s’enraciner dans nos salles.

Almodóvar a toujours été très bien accueilli de ce côté-ci des Pyrénées. Sa capacité à combiner à l’écran la face la plus cachée de la condition humaine à des histoires drôles de transsexuels attirent indubitablement le public. Pas autant que James Cameron ou Peter Jackson, même si son audience est identique. Mais il n’a fait l’ouverture de Cannes qu’après avoir obtenu deux Oscars qui l’ont rendu mondialement célèbre. De même pour Begnigni avec La vie est belle.

Les Etats-Unis remplissent nos salles

Le bouffon italien, a vu son film décoller une fois qu’il s’est frotté aux Oscars. Lars Van Trier a obtenu son meilleur succès quand la chanteuse archi-connue Björk lui a chanté sa mélancolie. Sur les tapis rouges de Cannes, Berlin ou Venise (derniers bastions du cinéma avec un grand C), les journaux se battent plutôt pour Tom Cruise que pour Nanni Moretti. Et un des meilleurs documentaires qui a fait connaître le cinéma italien dut être réalisé par Martin Scorsese.

Nous venons de passer en revue les divers succès cinématographiques européens les plus importants des dernières années. Et il semble qu’il faille que ce soient les fans de l’explosion, les Américains, qui nous disent quel cinéma européen regarder. L’ « exception culturelle » se construit à l’envers, et au vu de ces exemples, il semble qu’on mette la charrue avant les boeufs. Presque personne ne regarde le cinéma européen, et ou alors c’est du fait de « l’américanisation » du produit (soit par sa qualité propre soit parce qu’il a été tourné « à l’américaine »).

Cinéma européen - cinéma ennuyeux

De tous les arts, le cinéma est sans doute celui duquel on jouit le moins comme s’il s’agissait d’un art. Pour la plupart des gens, il est une forme de distraction et un loisir à caractère social (il est plus comparable à une visite au zoo qu’à la lecture d’un livre). S’il est une distraction, pourquoi l’idée que le cinéma d’ici est ennuyeux s’est-elle installée dans nos têtes ? Une telle chose fait-elle sens ? Ceux qui vont voir du cinéma européen sont-ils conscients du fait qu’il vont perdre de l’argent et deux heures de leur temps ?

Le mythe du cinéma de « qualité » opposé au cinéma « commercial » ; nous considérons comme un fait qu’il existe une ligne claire de séparation entre eux, même si les exemples signalés antérieurement montrent que cette ligne, si elle existe, est très imprécise. Il est évident qu’il s’agit d’un autre cliché qui va directement contre la possibilité de créer une culture cinématographique européenne, un « goût européen » d’essence populaire qui aille au delà des élites. Et c’est cette graine de laquelle nous parlions (ces « Almodóvar ») qu’il faut arroser.