« Le nouveau Maroc » : hipster, mais pas trop

Article publié le 14 mai 2014
Article publié le 14 mai 2014

Que se passe-t-il quand un phénomène de masse atteint un pays aux multiples traditions culturelles ? Découvrez en images le monde des hipsters marocains de Casablanca, une jeunesse beaucoup plus complexe et hétéroclite que ses homologues occidentaux, copies conformes les uns des autres.

Trou­ver des hips­ters à Ca­sa­blanca prend du temps. En Eu­rope, c’est une vé­ri­table ob­ses­sion : beau­coup les dé­testent au­jour­d’hui.  Il y en a même qui ont peur de tom­ber dans la ca­té­go­rie et qui n’hé­sitent pas à mar­quer leur dif­fé­rence par rap­port aux « mo­deux à barbe » lors­qu’ils portent une che­mise à car­reau ou une paire de « all­stars ». À Ber­lin, Paris et Londres, la croi­sade a com­mencé de­puis long­temps. On ré­siste face à l’in­va­sion mas­sive de ce style, passé en quelques an­nées seule­ment, du sta­tut de mar­gi­nal à celui de vé­ri­table phé­no­mène de mode mas­sif dans les plus grandes villes d’Eu­rope et des États-Unis.

Si en Oc­ci­dent le phé­no­mène est dé­sor­mais bien ancré, qu’en est-il des pays dont la po­pu­la­tion reste at­ta­chée à ses tra­di­tions, comme c’est le cas au Maroc ? Y est-il dif­fi­cile de s’y ha­biller à la mode oc­ci­den­tale ? La mode des grosses lu­nettes, des vélos à pi­gnons fixes et des sac en toile de jute est-elle ar­ri­vée jusque chez eux ? Après un ra­pide coup d’œil sur In­ter­net, il sem­ble­rait que oui. Sur Trip Ad­vi­sor on trouve même un bar, l’Arts Club, re­nommé ainsi pour de­ve­nir le re­paire des hips­ters ma­ro­cains. La jeu­nesse que l’on ren­contre à Ca­sa­blanca est plus com­plexe et hé­té­ro­clite que ses ho­mo­logues oc­ci­den­taux, stan­dar­di­sés. Les ama­teurs de cirque portent tou­jours des grosses mous­taches, les  che­mises à car­reaux font en­core « nerd » et les styles de vie sont aussi va­riés qu’en Ita­lie, en France ou en Es­pagne. Ob­ser­vons ça de plus près.

Les nuits de Ca­sa­blanca sont peu­plées de per­son­nages en tous genres : Saad auB-rock, l’un des bar les plus en vogue de la ville.

Les Way­fa­rer res­tent un ac­ces­soire old school.

Les grosses mous­taches ap­par­tiennent en­core aux ar­tistes cir­cas­siens, comme Snoopy de l’école des arts du cirque l’Abat­toir.

À la re­cherche de son propre style

La li­berté d’ex­pres­sion s’est beau­coup amé­lio­rée ces 15 der­nières an­nées au Maroc, sur­tout de­puis que le roi Mo­ham­med VI a suc­cédé à Has­san II en 1999. On pour­rait donc pen­ser qu’en dépit des dif­fi­cul­tés in­hé­rentes à un pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment, il est de­venu plus fa­cile de trou­ver des ma­nières al­ter­na­tives de s’ha­biller tout en res­pec­tant la tra­di­tion. Au contraire, ache­ter des vê­te­ments dans un pays où le sa­laire moyen tourne au­tour de 200 € et où le coût de la vie est à peu près équi­valent à celui de l’Es­pagne, n’est pas chose aisée. En ce qui concerne le rap­port à la re­li­gion, le port du voile obli­ga­toire n’est plus qu’un loin­tain sou­ve­nir. Ceux qui le portent au­jour­d’hui le font par choix, non plus par contrainte.

Dani tra­vaille pour la télé et la radio. Les sta­tions qui dif­fusent des mu­siques oc­ci­den­tales ne sont pas nom­breuses mais sont très sui­vies.

L’in­fluence des États-Unis est très forte au Maroc. Le « rêve amé­ri­cain » semble en­core très pré­sent.

Taha : « Même si je m’ha­bille comme eux cer­tains jours, je ne suis pas un hips­ter. Je change de style tous les jours et même mes voi­sins me re­gardent comme si j’étais un étran­ger ».

Dans la rue, on trouve même quelques excès de zèle sty­lis­tiques.

« Créer le nou­veau Maroc »

Beau­coup sou­tiennent que les hips­ters eu­ro­péens ont rem­pla­cés les squat­teurs, mais qu’à l’in­verse de ces der­niers ils ignorent tout de la po­li­tique. À Ca­sa­blanca, c’est tout le contraire. L’in­té­rêt et l’en­ga­ge­ment ci­viques y sont très ré­pan­dus. « Il y a beau­coup à faire au Maroc, m’ex­plique Ali, jeune di­plômé en langues au look reg­gae. Il y a des es­paces à notre dis­po­si­tion (comme l’Abat­toir, ndlr). Et il y a de plus en plus de gens qui peuvent suivre des concerts et choi­sir la mu­sique qu’ils veulent écou­ter grâce à In­ter­net. Les fes­ti­vals sont rem­plis de gens de tous les styles et de toutes les classes so­ciales, des hip­pies aux hips­ters, en pas­sant par les mé­tal­leux et les rap­peurs. Ce sont ces jeunes qui ont envie de créer le nou­veau Maroc. » Une envie qui laisse peu de place au ni­hi­lisme.

Is­mael, jeune pho­to­graphe : « Si tu portes une che­mise à car­reaux et des grosses lu­nettes, on te traite en­core de nerd à la fac ».

Le look rétro rap­pelle par­fois les an­nées 70.

Les filles aussi s’ha­billent à l’oc­ci­den­tale, mais elles sont très ré­ser­vées et n’ac­ceptent pas fa­ci­le­ment de se faire pho­to­gra­phier. Voici Mary, à la fac de Ca­sa­blanca.

Ali écoute du rock et reg­gae. Il me ra­conte que de nom­breux fes­ti­vals de mu­sique, en­tiè­re­ment gra­tuits, sont ap­pa­rus ces der­nières an­nées au Maroc. Les or­ga­ni­sa­teurs de ces évè­ne­ments se sont mul­ti­pliés. Il y a une grosse de­mande d’évè­ne­ments cultu­rels et mu­si­caux, et l’offre s’adapte peu à peu à cette de­mande crois­sante.

Un chan­ge­ment de style mais tou­jours la même ques­tion : les hisp­ters font-ils l'ob­jet de dis­cri­mi­na­tion au Maroc ?

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à ca­sa­blanca et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « eu­ro­med re­por­ter » ini­tiée par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec i-watch, Search for Com­mon Ground et la fon­da­tion anna Lindh. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la une du ma­ga­zine.