Le nain européen face au géant américain

Article publié le 15 août 2005
Article publié le 15 août 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’Union européenne, adversaire politique et militaire crédible de Washington ? L’opinion publique outre-Atlantique doute toujours.

Pour l’Américain moyen, qui bien souvent n’a jamais traversé l’océan et n’est exposé qu’à une image superficielle de l’Europe distillée par les informations télévisées, le vieux continent reste une lointaine réalité. Un cliché d’Etats souverains et de stéréotypes nationaux. Beaucoup d’Américains ne savent toujours pas que l’euro a remplacé 12 monnaies nationales et qu’il existe des élections visant à élire un Parlement européen. Loin d’une future super-puissance rivale, l’Union n’est donc vue que comme une autre dénomination pour la Communauté Economique Européenne.

Différence de classe

Une telle insularité n’est pas une bonne chose mais elle peut se justifier. Le territoire des Etats-Unis recouvre plus de deux fois la superficie des 25 et leurs seules frontières terrestres sont celles avec le Mexique et le Canada. Ajoutez à cela le fait que Américains ne bénéficient que de la moitié de la durée des congés payés des Européens et il est facile de comprendre qu’ils soient plus enclins à partir en vacances dans leur propre pays plutôt qu'à l’étranger. Malheureusement, cela signifie aussi qu’ils n’ont pas l’expérience de terrain suffisante pour corriger les perceptions erronées qu’ils peuvent avoir du continent.

La situation est bien différente pour les élites économiques et politiques de Washington ou New York, dont font partie les 10 millions d'Américains qui traversent l'Atlantique chaque année. Leur point de vue est nourri par une appréhension directe de l’Europe et par le flot de plus en plus important d’informations de qualité concernant les affaires internationales. Un large consensus s’est formé au sein de cette « upper class » selon laquelle l’Europe est un modèle d’intégration économique et non politique. L’Union serait la preuve irréfutable qu’une baisse des tarifs douaniers apporte la prospérité.

Selon un rapport intitulé « Global Views 2004 » et réalisé par le Chicago Council on Foreign Relations, seulement 14% de l’opinion publique américaine considére la « concurrence économique de l’Europe » comme un problème. Les élites jugent que le rôle du Dollar comme première monnaie de réserve pourrait être remis en question par l’euro. Leur souci n’est pas tant que les banques centrales d’Asie du Sud-Est ou du Moyen-Orient remplacent le dollar par l’euro, mais plutôt que leurs réserves soient composées d’un plus important mélange d’euros et de dollars. Si le dollar n’est plus fondamental pour la stabilité des marché globaux des monnaies, sa valeur deviendra le reflet du véritable état de l’économie américaine. Une réalité qui le forcera à subir de plus grandes fluctuations. En conséquence, des prêteurs étrangers pourraient exiger des taux d’intérêts plus élevés afin de garantir une prise de risque plus importante. Et bien peu nombreux sont ceux aux USA qui aimeraient voir ce phénomène se produire.

Morcèlement politique

Néanmoins, si les élites américaines considèrent l’Europe comme un super pouvoir économique, ils jugent très peu probable l’éventualité qu’elle devienne une super-puissance politico-militaire. Ces spécialistes sont convaincus que dans les décennies à venir, seule Washington aura la capacité politique et militaire pour intervenir sur tous les points chauds de la planète. Les guerres de Bosnie et du Kosovo ont convaincu les Américains que les Européens étaient incapables d’agir efficacement dans ce domaine sans le leadership américain. Et ce malgrè l’existence de leur « pré carré » diplomatique. Les conservateurs sont convaincus de la même chose concernant le Moyen-Orient, même si le coût de la guerre en Irak a eu raison de la confiance en leur capacité militaire à agir unilatéralement.

Certains conservateurs rejettent l’idée que l’Europe puisse être à long terme un rival sérieux en raison des divergences nationales historiques. L’opportunité divise d’ailleurs les « faucons » de Washington. Les analystes de tradition « réaliste » tendent à penser que l’existence d’une autre super-puissance démocratique aiderait a stabiliser les conflits. Les néo-conservateurs, au contraire, voient dans les réticences européennes à utiliser la « diplomatie coercitive » et l’usage de la force armée comme un frein à leur projet d’imposer un ordre mondial basé sur la démocratie et le capitalisme. D’autre part, perdus dans le vide idéologique laissé par le départ des Démocrates de la Maison Blanche en 2000, les libéraux américains pensent qu’il est à la fois probable et souhaitable que l’Union devienne un pouvoir politico-militaire de taille.

Alors que les récents référendums sur la Constitution européenne ont poussé les Européens à envisager sérieusement les conséquences d’une Europe supranationale, rien ne force les Américains à le faire. La prise de conscience dans l’opinion publique de la réalité des affaires internationales est prisonnière de la couverture médiatique. Et comme l’UE n’agit jamais en son propre nom dans les sujets de relations extérieures, la majorité des Américains ont du mal à faire le lien avec une quelconque affaire de politique étrangère concernant les USA. Conscientes du rôle joué par l’UE, les élites nord-américaines n’ont pas fini de s’interroger sur son poids sur l'échiquier géopolitique mondial.