Le médiateur qui va vous surprendre

Article publié le 27 septembre 2004
Publié par la communauté
Article publié le 27 septembre 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Contrairement aux proclamations de Prodi, Barroso brille par son pragmatisme. Il y a plus d’une raison (politique) de penser que celui-ci ira plus loin que son prédécesseur italien.

Romano Prodi et José Manuel Barroso, faux frèresDépeint par tous – dans le meilleur des cas – comme un « honest broker* », un médiateur, ou – dans le pire – comme un roi fantoche, manipulé par les gouvernements nationaux de telle ou telle capitale, les déclarations d'intentions de Barroso sont plus réalistes et – souvent – plus sensées que celles de son prédécesseur, Romano Prodi.

Le maigre héritage Prodi

Cinq ans de « gouvernement » Prodi ont réduit la crédibilité et le poids politiques de la Commission à des minima historiques. L’institution qui avait depuis toujours poussé à une intégration politique plus profonde et plus large, parfois jusque sur la voie fédérale, s’est pratiquement reniée elle-même en jouant un rôle tout à fait marginal dans les travaux de la Convention sur l’avenir de l’Europe. Il suffit de penser au projet de Constitution baptisé « Pénélope », qui a sombré dans l’indifférence.

Le face à face avec Washington en matière de commerce international, magnifiquement interprété par ce splendide technocrate qu'est Pascal Lamy, aura réchauffé les cœurs de quelques bien-pensants mais n’aura fait que renforcer – au lieu de les diminuer – les poussées protectionnistes de part et d’autre. Aujourd’hui, l’Union européenne et les Etats-Unis, au lieu de s’ouvrir, semblent plutôt se construire des forteresses faites d’acier et de subventions agricoles. Et ce sont les pays en développement les plus pauvres qui en font les frais.

Et puis il y a les inoubliables paroles de l’ex-commissaire à la culture Viviane Reding qui, à plus d’une occasion, a cité la Chine comme exemple de diversité culturelle, jetant ainsi à la poubelle les dizaines de rapports envoyés à Bruxelles par de nombreuses ONG qui déplorent la répression et la sinisation forcée de régions entières, telles que le Turkestan oriental et le Tibet.

Si elle visait à traverser les cinq années les plus intenses de l’histoire européenne depuis la seconde guerre mondiale sans rien y laisser de positif, La-Commission-qui-voulait-être-un-gouvernement a fait mouche. En plein dans le mille.

Démocratie et atlantisme : le virage Barroso

La Commission Barroso doit encore faire ses preuves. Mais quelques heures après le vote de confiance du Parlement européen, dans une interview à la BBC, le nouveau président Barroso enterrait les anathèmes que la Commission Prodi lançait habituellement à l’encontre de ceux qui – comme les citoyens irlandais – se permettaient de rejeter un Traité incompréhensible tel que celui qui né d’une nuit d’insomnie à Nice. Selon lui, si un ou plusieurs référendums venaient à repousser le Traité « constitutionnel » de Giscard, il sera plus utile de saisir les dirigeants européens du problème que de condamner le libre choix issu d’une consultation populaire.

Sur les rapports transatlantiques, Barroso semble avoir compris que la doctrine toute néo-gaulliste du multilatéralisme pour laquelle s’est battu le duo Prodi-Solana (Haut-Représentant pour la Politique extérieure et de sécurité commune, M. PESC) au cours du dernier quinquennat est contraire à la logique même qui a abouti à la création de l’Union européenne. Quand il s’agit de résoudre les grands problèmes de notre temps, des catastrophes écologiques au terrorisme, du développement durable à la réduction de la pauvreté, l’Europe ne peut pas penser sérieusement ou agir efficacement toute seule. Elle a besoin de collaborer avec les Etats-Unis. La conclusion nécessaire, mais non escomptée, de ces analyses, est la perspective des Etats-Unis d’Europe et d’Amérique luttant ensemble, d’un monde occidental uni pour la défense et la promotion des droits fondamentaux, de la liberté et de la démocratie. Pour l’heure, dans cette Europe loin de Mars et de Vénus**, force est de constater que pour le nouveau président de la Commission il n’y a plus de place pour des poids et contre-poids, mais seulement pour la capacité et la volonté de résoudre les problèmes de notre temps.

C’est une approche pragmatique, donc, mais pas dépourvue d’idéaux, qu’a choisi Barroso. Alors que s’évanouissent les déclarations d’ « engagement » quasi sartrien d’une Commission-qui-voulait-être-un-gouvernement, mais qui a été incapable de se gouverner ne serait ce qu’elle même, la nouvelle Commission parle peu, est l’antithèse de l’anti-américanisme et agit avec une discrétion que l’on prend pour de la faiblesse et de la soumission. Espérons que, au-delà des déclarations, Barroso nous convaincra dans les cinq prochaines années que – comme le rappelle le journaliste Enrico Rufi – même dans cette Europe impossible, cela a encore un sens d’avoir raison avec le bon sens et le pragmatisme de Camus, plutôt que tort avec l’existentialisme velléitaire de Sartre.

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* NDT : terme utilisé pour désigner une personnalité ou un pays jouant le rôle de médiateur dans la résolution d’un conflit international.

** NDT : référence au best seller de l’auteur américain John Gray « Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus » sur les relations de couple, et par extension, à une Amérique forte et guerrière et à une Europe faible et pacifiste.