Le lobbying ou le retour du suffrage censitaire

Article publié le 10 janvier 2008
Publié par la communauté
Article publié le 10 janvier 2008
Pour ceux qui lisent ce blog depuis quelques temps, vous avez compris que j'étais pas vraiment fan de la façon dont les intérêts sont représentés à Bruxelles, et en particulier de tout ce que recouvre le terme obscur et protéiforme de "lobbying". Mais, au fait, pourquoi tant de haine? N'y aurait-il pas, cachée derrière mes vitupérations, une certaine rancoeur, une amertume mal dissimulée?
N'est-ce pas le sanglot de la déconvenue d'un Français moyen archaïque, incapable de s'adapter au monde moderne? Finalement, le lobbying, c'est l'application honnête d'une idée simple et évidente: l'intérêt général n'est qu'une construction politique destinée à cacher des intérêts individuels. Alors, plus de complexes, s'il vous plaît! A Bruxelles, comme Washington, nous sommes cohérents, transparents et surtout diablement efficaces. Plus de rigidités, de positions dogmatiques. Tout est fluide, tout est négotiable, et finalement, grâce à Dieu ou à la main invisible, c'est pareil, on arrivera à des compromis justes et équilibrés!

Imparable. Bah oui, franchement, quand on voit ce qu'a donné la vieille politique engagée et partisane à papa, ça fait pas rêver. Et puis, n'oublions pas que c'est sur le fumier de ces vieilles lunes que poussent aujourd'hui les sentiments anti-européens...

Imparable. Ou pas. On peut inverser le débat. Le lobbying, les groupements d'intérêts, la "société civile" sont utiles et mêmes indispensables pour la formulation des politiques publiques. Mais cette tendance des institutions européennes à ne se reposer que sur eux, n'est-ce pas aussi le reflet, d'une déception, d'un pis-aller? La "société civile", c'est un peu le Viagra de la démocratie. Quand ça manque d'enthousiasme, ça permet de continuer à faire tourner la machine...

Le problème, c'est que le Viagra, à long terme, ça provoque des problèmes cardiaques. Et la "société civile" à l'européenne, c'est quand même la meilleure recette pour maintenir cette idée d'une coupure entre des élites qui profiteraient de la construction européenne et les autres. Idée fausse certes, mais... Quand on voit qu'une minorité a une voix directe dans la formulation des politiques, parce qu'ils représentent un intérêt structuré, parce qu'ils ont les moyens d'agir au quotidien, ça fait furieusement penser au 19ème siècle. Vous savez, le bon vieux suffrage censitaire, quand seuls les propriétaires pouvaient voter... En ce moment, un texte sur la réduction des émissions de CO² est en discussion à Bruxelles. Comme prévu, l'Allemagne défend les constructeurs de grosses voitures, la France ceux de petites voitures. Inévitables et attendu diront certains. Certes, mais où est l'intérêt général dans tout cela?

L'analogie, s'arrête là, mais les apparences restent. L'Union européenne a un fonctionnement démocratique. Tout le monde peut voter aux élections européennes (les prochaines sont en 2009, pensez-y), mais pourtant les citoyens ont l'impression de ne pas être entendu. Pourquoi?

Parce qu'au nom de l'efficacité, de la subtilité, de la complexité des affaires européennes, les députés européens prêtent trop souvent l'oreille aux groupes d'intérêts, et ne font pas, ou peu, ressortir leurs positionnements politiques. On peut trouver toutes les raisons du monde à cela, les plus rationelles, et cela est peut-être même positif pour la qualité des textes communautaires. Mais, la résultante de tout cela, c'est que le vote des citoyen devient illisible. Quelle est la ligne politique du Parlement européen? Question ardue.

Le "fossé démocratique" n'est pas lié aux institutions, il est lié au comportement des élus européens. Ils faut qu'il se mettent à faire de la politique, quoi qu'il en coûte. Cela sera peut être moins subtil, moins élégant, moins rationnel et peut être même cela conduira-t-il à des injustices. Mais ils n'ont pas le choix. L'Europe doit remettre les mains dans la boue. Elle sera tachée et perdra de sa beauté et de son style. C'est certain. Mais plus le temps passe, et plus je pense que c'est une question de vie ou de mort...