Le livre en Europe : remise de prix et secteur en crise

Article publié le 19 janvier 2012
Article publié le 19 janvier 2012
Par Anaïs Martinez Garcia La saison de prix littéraires, qui a lieu chaque année en automne, s'est poursuivie le 28 novembre 2011 avec la remise du Prix de littérature de l'Union Européenne. Il récompense les meilleurs nouveaux talents européens. Les lauréats ont reçu 5 000 € et la possibilité de traduire leur livre dans d'autres langues.
Ce prix marque surtout la volonté de l'Union Européenne de soutenir la diversité culturelle et linguistique, partie intégrante de la culture européenne. Voilà une occasion de dresser un bref portrait de l'industrie du livre en Europe. Le vrai. Celui qui se tient en main, dont il faut tourner les pages. Qui se plie, se tord, se déchire au fur et à mesure de son utilisation. Comment le secteur du livre se porte-t-il ? Quel intérêt suscite la lecture aujourd'hui ?

Salué par les organisations d'éditeurs en Europe, la [troisième édition du prix de littérature de l'Union Européenne|http://www.euprizeliterature.eu] réaffirme l'attachement de l'Europe au livre et à la lecture.

La Commissaire européenne à l'éducation et à la culture, la chypriote Androulla Vassiliou, a décerné un prix à 12 jeunes talents européens. Le concours est proposé au 36 pays qui participent au programme « Culture » de l'Union Européenne (c'est-à-dire les 27 États membres ainsi que la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, l'Islande, le Liechtenstein, la Macédoine, le Monténégro, la Norvège, la Serbie et la Turquie). Chaque année, seuls douze pays (différents à chaque fois) participent. Citons parmi les lauréats 2011, le Grec, Kostas Hatziantoniou pour son livre Agrigento , l'Islandais Ofeigur Sigurosson avec Jon , le Néerlandais Rodaan Al Galidi pour De Autist en de Postduif (l'autiste et le pigeon voyageur) et le Turque Ciler Llhan pour Sürgün, (l'Exil).

Chaque auteur reçoit l'aide nécessaire pour traduire son œuvre dans d'autres langues européennes et la possibilité d'élargir son lectorat. Ce prix favorise donc la mobilité culturelle en Europe, un concept clef qui met en évidence la connaissance et le partage des œuvres, traditions, arts,... des autres pays. Ces échanges sont essentiels à la cohésion sociale de l'Union Européenne mais ils offrent la possibilité de promouvoir, de façon internationale, les métiers liés à la culture.

Un marché menacé

Dans le discours de la Commissaire Androulla Vassiliou, pas un mot sur l'actuel marché du livre en Europe et le soutien nécessaire de l'UE. Pourtant, le livre, comme la presse écrite, subit de plein fouet la montée du numérique. Moins en danger que le disque (le livre ne se pirate pas ... encore), l'industrie du livre imprimé n'est tout de même pas en grande forme. Pourtant, l'édition européenne, leader mondial, emploie 135 000 personnes et génère un chiffre d'affaire de 40 milliards d'euros par an.

Il existe une grande disparité des pratiques entre les pays. Le livre numérique brille dans les pays anglo-saxons mais on attend toujours sa réelle percée en Belgique, France, Espagne, Italie,... où les auteurs et éditeurs s'y sont opposés avec force. Cela ne saurait tarder dit-on. En six mois, la part de marché de l'industrie du livre numérique a plus que triplé en France(3). Séduction des premiers jours ou réalité commerciale ?

On lit autrement

1 Pour la liste complète 2 Chiffre exprimé en prix public de vente par an. Rapport de la FEE 3 Syndicat National du Livre, juillet 2011.

Mais il n'y a pas que Google Books, Amazon, Apple, Kindle,... qui affaiblissent le secteur du livre imprimé. Avec l’essor des nouvelles technologies, des réseaux sociaux, la diversité des loisirs, le temps libre des adolescents est de moins en moins consacré à la lecture. Et même s'il ressort qu'ils aiment lire, les jeunes ne lisent plus comme avant. Ce constat est également valable chez les adultes. Le nombre de « gros lecteurs » (plus de 20 livres par an) diminue et le public se dirige vers d'autres styles. Moins de beaux livres, plus de poche. Moins de romans plus de livres consacrés au développement personnel. Les best-sellers reflètent ces changements. La preuve : parmi les cinq livres les plus lus en France en 2010 (4), quatre concernaient la méthode de régime de Pierre Dukan... Autre problème, la crise, toujours la crise. En Belgique, pendant cinq années consécutives, les ventes de livres ont augmenté de 10%. Jusqu'en 2008. Depuis, elles ne cessent de baisser.

Et pourquoi pas un prix unique européen ?

Bien que l'Union Européenne estime le marché du livre essentiel au développement de la culture et de l'éducation, il n'existe aucune politique européenne du livre. Pour affronter la montée des colosses numériques, l'Europe devrait pourtant envisager un soutien efficace à son industrie du livre.

Les éditeurs européens, conscients des enjeux à relever, se mobilisent. Dans un plaidoyer en faveur de programmes européens de soutien au livre, la Fédération des Éditeurs des 27 États membres (FEE) pointe ainsi quelques incohérences. Pour 2007-2013, 400 millions d'euros sont consacrés aux secteurs non-audiovisuels, contre 755 millions pour le seul secteur du cinéma et de l'audiovisuel. La FEE demande donc davantage de soutien. L'Alliance internationale des éditeurs indépendants souhaiterait, quant à elle, que le sujet du prix fixe européen soit mis sur la table. La volonté est de s’inspirer de la loi française de 1981, appelée « loi Lang » du nom du ministre de la culture de l'époque.

Cette loi a instauré un prix unique du livre en France dans le but de protéger la filière. Elle est aujourd'hui considérée comme un réel acquis social. À l'échelle européenne, une telle loi pourrait garantir la survie des petites librairies (face au géant Fnac et aux supermarchés) qui assurent un meilleur service au lecteur et une diversité indispensable à tout secteur culturel. Ce projet permettrait également d'encrer la mobilité culturelle dans la réalité. Pour l'instant, la Commission européenne n'accepte le principe de subsidiarité quant à la fixation des prix du livre, qu'à l'échelle nationale. Ailleurs, seul le libre jeu du marché détermine le prix. Malheureusement pour le livre et les petits libraires, cela ne joue pas en leur faveur.

Photo: Un desdouze lauréats 2011, Rodaan Al Galidi reçoit son prix des mains de lacommissaire Androulla Vassiliou.