Le lent déclin des marchés polonais

Article publié le 14 avril 2015
Article publié le 14 avril 2015

Au début des années 1990, il suffisait de passer l’Oder pour aller se perdre dans les allées colorées des “marchés polonais” de Słubice : cigarettes, nains de jardin ou copies de parfums de luxe à des prix défiant toute concurrence. Comment vont les affaires à Słubice, 25 ans après le tournant économique de la Réunification ?

“Le bus polonais, il est là!”, crie à la cantonade ce retraité posté devant la gare de Francfort-sur-l’Oder. Le groupe de sexagénaires se presse à bord du véhicule sous le regard blasé du chauffeur. Le temps d’embarquer les derniers déambulateurs, fauteuils roulants et caddies à motif écossais, les portes se referment. Sur les fenêtres du bus, des slogans en grosses lettres révèlent les intentions de ses passagers : “Économisez votre argent à Słubice !” ou “Faites le plein de bonnes affaires en Pologne”. Pour la plupart, ces retraités ont fait le voyage depuis Berlin, à une centaine de kilomètres de là, profitant d’“une offre spéciale” de la Deutsche Bahn. Sur leurs listes de courses : l’habituel passage chez le coiffeur, des “pilules bleues pour les copains”, du café et, bien sûr, des cigarettes.  

Le bus longe les tours d’un quartier résidentiel avant de prendre la direction du pont sur l’Oder. Les postes de douanes et les contrôles d’identité ont beau avoir été supprimés, on remarque vite qu’on a passé la frontière : des panneaux publicitaires par dizaines alpaguent le touriste : “Vente de cigarettes 24/24h”, “Prix cassés !” ou encore “Cigarettes !!!”. Słubice abrite quelque 17 000 âmes, dont un grand nombre de revendeurs de cigarettes. La ville est particulièrement appréciée des Allemands pour ses deux marchés couverts, les fameux “marchés polonais”. Le plus connu et le plus imposant se trouve à quelques kilomètres du centre-ville. On y trouve de tout, du chiot tout mignon aux copies de t-shirts Thor Steinar, marque de prédilection des néonazis.

Nains de jardin et poupées de plastique

Plus petit mais aussi moins fréquenté, le second marché est situé à quelques centaines de mètres du pont sur l’Oder. À l’abri de ses galeries couvertes s’égrènent les échoppes remplies de marchandises colorées : voilages kitsch, chemisiers en viscose à motif animalier, CD piratés de “Schlagermusik”, nains de jardin et poupées de plastique, fruits et légumes, bonbons et pralines,...

Un fumet appétissant nous attire vers le cœur névralgique du marché, le bien nommé “bar Appetit”. Saucisses luisantes de graisse et cuisses de poulet crépitent sur le grill. Ketchup, mayonnaise et moutarde sont prêtes à l’emploi dans leurs bouteilles XXL.

L’après-midi, le lieu se remplit de vieux messieurs qui viennent déguster un schnitzel sur les tables nappées de plastique. C’est Marysia qui sert les rafraîchissements – tablier rouge, cheveux auburn, l’air sympathique mais strict. “En Pologne, on déjeune vers 16h en général”, explique-t-elle en allemand avec son accent polonais à couper au couteau. “Mais ici, nous servons le déjeuner entre 11 et 14h, comme en Allemagne !” s’exclame fièrement cette femme de 56 ans. 20 années ont passé depuis l’inauguration de son snack. Aujourd’hui, elle opère toujours aux cuisines et assure le service de temps en temps, mais c’est sa plus jeune fille qui est désormais aux commandes. Marysia était couturière dans une usine de la région avant que celle-ci ne ferme ses portes peu après 1989, suivant le destin de nombreuses usines polonaises. Après l’effondrement du bloc soviétique, à l’exemple de la restauratrice, de nombreux Polonais ont profité de la libéralisation de l’économie pour lancer leur propre commerce ou leur petite entreprise.

Zofia, la fleuriste, a élu domicile à quelques pas de là. Occupée à nouer un bouquet de fleurs, cette sexagénaire raconte : “Les cigarettes auraient rapporté plus mais je trouvais que les fleurs, ça convenait mieux à une femme.” Le bouquet est destiné à Dieter, qui se charge des courses tandisque sa femme s’accorde une visite chez le coiffeur. Pour ce retraité, impossible de venir au marché sans passer dire le bonjour à Zofia. Ils discutent en allemand, car même après tant d’années, le polonais de Dieter se limite aux inévitables “proszę” (s’il vous plaît) ou “dziękuję” (merci). “S’il avait mis une Polonaise dans son lit, il aurait pu progresser !”, ironise Zofia dans son dos. La clientèle de Zofia est constituée à 90% d’Allemands et ils aiment quand c’est “convivial” croit savoir la fleuriste. “En Pologne, on achète rarement des fleurs. Elles fanent au bout de quelques jours, ça ne vaut pas le coup !” Dernièrement, elle a constaté que sa clientèle n’allait pas en rajeunissant. “Les jeunes préfèrent faire leurs courses chez ces colosses !”, déplore Zofia qui fait référence aux discounters, supermarchés et centres commerciaux qui fleurissent un peu partout dans la ville. “Et puis il y a de moins en moins de monde à Francfort. Il n’y a qu’à regarder les barres d’immeubles : la plupart sont vides ou sur le point d’être rasées.”

Des bazars de plus en plus déserts

Il est vrai qu’à Francfort, comme dans beaucoup d’autres villes d’Allemagne de l’Est, le nombre d’habitants continue de baisser de façon drastique. Après la Réunification, la ville comptait encore 86 000 habitants, aujourd’hui, c’est un tiers de moins. Les moins de 29 ans ne forment plus que 26 % de la population de Francfort et la part des plus de 45 ans ne cesse de grimper ; en 2012, ces derniers formaient déjà 60 % de la population. La municipalité ne parvient pas à inverser la tendance, malgré l’inauguration en 2006 de l’université européenne Viadrina. Les étudiants préfèrent faire la navette avec Berlin, située à une petite heure de trajet, et qui, en matière de petits jobs et de temps-libre, fait de l’ombre à Francfort

Si les Allemands délaissent les marchés de Słubice, c’est aussi parce que le voyage n’en vaut plus la chandelle. En Allemagne, on a encore tendance à penser que les prix sont plus bas en Pologne. C’était le cas au début des années 1990, mais c’est de moins en moins vrai aujourd’hui. L’écart entre les prix a fortement diminué et certains produits vendus sur les “marchés polonais” sont désormais moins chers en grandes surfaces ou dans les rayonnages des discounters.

“Les marchés couverts, on n’y va jamais !”, affirme sans détour Joanna Pyrgiel. Cette femme énergique de 38 ans est responsable pour la municipalité de la coopération avec l’étranger. Słubice est mieux lotie que sa voisine allemande. Le nombre d’habitants y est en constante augmentation. Habiter en Pologne et travailler en Allemagne où l’offre d’emplois et les salaires sont meilleurs, c’est le quotidien de nombreux de ses habitants, et la ville continue d’attirer des Polonais des quatre coins du pays. Depuis 2009 et la suppression des contrôles aux frontières, les relations entre les deux villes se sont intensifiées. Selon Joanna Pyrgiel, “ce qui était encore impensable il y a quelques années fait aujourd’hui partie du quotidien”, comme la ligne de bus sur l’Oder, qui relie les deux villes, ou la création d’écoles et de jardins d’enfants germano-polonais. Chaque année, Francfort et Słubice organisent des festivals et des événements en commun et les jeunes Allemands et Polonais de cette “ville jumelle” sympathisent dans les bars et les clubs de Słubice.

Résultat : les “marchés polonais” sont désormais relégués à un imaginaire à la marge. Sur leur devenir, les commerçants du petit bazar de Słubice ne se font pas d’illusions. Si, comme prévu, le pays rejoint la zone euro, ils ne pourront plus pratiquer les mêmes prix. “L’euro arrive, les grands-mères et les vieux commerçants meurent, bientôt les marchés disparaîtront eux aussi...”, soupire Zofia. Il est 15h : l’heure pour la fleuriste de rentrer ses bouquets. Le primeur et le vendeur de pralines remballent eux aussi leurs marchandises et Marysia nettoie les tables de son petit restaurant. Les couloirs du marché se sont lentement vidés et les derniers clients quittent le bazar. Peut-être poursuivront-ils leurs emplettes chez le grand discounter attenant, dont l’aire de stationnement affiche complet en ce milieu d’après-midi. Car ici, l’heure de fermeture est loin d’avoir sonné. 

Cette traduction a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Office franco-allemand pour la jeunesse/Deutsch-französisches Jugendwerk (OFAJ/DFJW).

Cet article fait partie d'une série de reportages publiés dans le magazine en ligne "Beyond the Curtain". Pour lire le magazine dans son intégralité, c'est par ici.

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