Le jour où j'ai rencontré Dario Fo sous la pluie de Milan

Article publié le 26 octobre 2016
Article publié le 26 octobre 2016

Personne n’est à l’abri de la pluie. Mais il faut savoir affronter les orages, dans la vie, pour qu'elle puisse vous réserver quelques bonnes surprises. Comme ma rencontre sur un trottoir mouillé de Milan avec le Prix Nobel de Littérature italien quelques jours avant sa disparition, le 13 octobre dernier. Récit. 

À Milan, il est difficile de prévoir la pluie. Ici, un ciel encore et toujours gris revient à analyser un verre d’eau à moitié vide : il peut signifier l’arrivée d’un orage violent comme celui d’une éclaircie. Moitié plein ou moitié vide, tout dépend du point de vue.  

Mais ce jour-là, le taux d’humidité était tel qu’il était assez facile de prévoir le déluge qui s’apprêtait à s'abattre sur la ville. Partagée entre paranoïa et réalisme, je décidais d’enfourcher mon vélo plutôt que de prendre le métro. Je pédalais alors vers l’université, me remémorant toutes les démarches administratives à effectuer pour pouvoir remettre correctement ma thèse.

« Gabriel Garcia Marquez? Je le connais bien ! »

Après avoir remis mon travail, je me suis sentie presque légère, libre et heureuse. Des sentiments mêlés qui, malgré la pluie qui commençait à tomber, m'ont conduite à prendre mon vélo. Inutile de l’abandonner là, pour seulement deux gouttes, me suis-je dit. Après deux minutes, j'ai quand même réalisé que c’était une mauvaise idée. En un rien de temps, l’orage s’abattait sur la ville et sur ma tête. J'ai donc garé mon vélo sur le bord de la route, toujours indécise entre le fait de m’abriter devant l’entrée d’un magasin ou de rentrer directement chez moi en affrontant une véritable douche à ciel ouvert. Un homme qui avait choisi de s’abriter, lui aussi, m'a fait remarquer que si je restais sur le trottoir, je serais complètement trempée. Instinctivement, j’ai répondu que cela m’était égal : après tout, je venais à peine de remettre ma thèse. Le dire à haute voix m'a donné le sentiment que c’était vrai, puis me donna la force de remonter sur mon vélo, de rentrer chez moi trempée et de m’enivrer avec ma colocataire. Et alors que je m’apprêtais psychologiquement à repartir, l’homme me demanda le sujet de ma thèse. Je lui dis qu'il s'agissait d'un travail sur l'écrivain Gabriel Garcia Marquez et le réalisme magique. « Je le connais bien ! », m'a-t-il aussitôt répondu.

Cela m'a retournée. Comment était-il possible que la personne à côté de moi puisse connaître - personellement - le Prix Nobel colombien de la littérature ? Et bien tout simplement parce que cet homme avait reçu la même récompense. Je posais mon vélo contre le mur, m’asseyais sur les marches et parlais avec celui qui, sous son écharpe, son chapeau et ses lunettes, n’était autre que Dario Fo.

Ce jour-là, j’ignorais que par la suite, j’étudierai la dramaturgie, déménagerai à Rome et me lancerai sur le chemin tortueux des freelances au sein de l’industrie créative. Aujourd’hui encore, je me demande comment et pourquoi cette chose m’est arrivée. 

Le réalisme ? Mieux vaut en rire

Bien que cette rencontre fortuite avec une personne pour laquelle j’éprouve une grande estime semble être une bonne surprise, ce n’est pas cela qui vous amènera à décider de vos choix de vie. Le fait de parler avec Dario Fo pendant dix minutes du Colombien Garcia Marquez et de la fois où ils ont joué une pièce de théâtre, à haute altitude, en manquant de s'étouffer entre chaque scène, ne signifie pas que je l’ai connu personnellement. En revanche, quand la nouvelle de sa disparition m'est parvenue, le 13 octobre 2016, soit trois ans après cette entrevue, j'ai pensé à une chose que cette rencontre m'avait enseignée. Nous devons enfourcher notre vélo, même quand nous sommes certains qu’il va pleuvoir, car le réalisme ne doit pas nous empêcher d’espérer une improbable éclaircie. Pour le dire autrement, la vie est pleine de surprises et il s'agit d'en saisir chaque moment, même les plus incertains.

À dire vrai, nous pouvons au moins en rire. Et comme l’a démontré Dario Fo tout au long de sa longue carrière artistique et politique, rire – et faire rire – est « une façon de combattre ». La joie du désaccord, la moquerie bouffonne, l’ironie audacieuse qui démonte n’importe quelle mystification... autant de choses dont les journaux du monde entier se souviennent lorsque qu'il s'agit de parler du Prix Nobel de Littérature 1997 après sa mort. Comme ce célèbre discours à l’Académie Suédoise, où il affirme que les membres mêmes de cette Académie méritent le prix le plus important en raison du choix audacieux d’attribuer le Prix Nobel à « un bouffon » : « Eh oui, le vôtre est vraiment un acte de courage qui frôle la provocation. Il suffit de voir la pagaille que cela a causée… ».

Quand la pluie s'est calmée, nous sommes entrés dans un magasin pour appeler un taxi. Les vendeurs ont été étonnés de sa venue, et ont alors cru que j’étais sa nièce. Bien que je n’échangerais jamais mes grands-parents avec quelque illustre intellectuel que ce soit, cela fut agréable de s’y identifier pendant quelques minutes.

Lorsque le taxi est arrivé, il m’a gentiment offert un siège. Une offre que j'ai décliné. Pédaler m’avait amené vers une rencontre fortuite. Désormais, je ne peux plus laisser tomber. Ni mon vélo, ni mon obstination.