Le jour où il m’a définitivement laissée tomber, c’était au concert de Zebda

Article publié le 19 avril 2012
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Article publié le 19 avril 2012
Par Marine Leduc Le groupe emblématique des années 1990 était en concert à Paris pour présenter son nouvel album sorti en 2012 : Second tour. A trois jours des présidentielles, les membres de Zebda sont toujours aussi engagés, ont toujours la patate (au beur). Et une chemise ne s’en remet toujours pas.

Paris, 1998. Je m’en souviens encore. Le bruit des klaxons. L’odeur des déodorants et de la sueur qui s’écoule le long de mes coutures. La foule en liesse qui célèbre la victoire de la France « Black Blanc Bleur ». C’était la bonne époque. Le soleil transperçait mes fibres entrelacées et chaque soirée était ponctuée d’un « Tomber la chemise » qui me valait un crash mémorable sur le sol. C’est d’ailleurs à cause de ça que j’ai été rangée dans le placard, immaculée de tâches de vin coriaces qui se trouvaient malencontreusement sur le carrelage.

Quatorze ans plus tard, le 3 avril 2012, le groupe toulousain qui chantait cette maudite chanson ressurgissait pour un concert dans la capitale. Nostalgique, il m’a ressortie à cette occasion. Parfum aspergé délicatement au dessus du col : Yves Saint-Laurent XXL. Le temps a eu raison de mes couleurs chatoyantes qui faisaient pourtant fureur à l’époque du Prince de Bel Air. Je ne suis plus qu’un bout de tissu pâlichon et moucheté de détachant.

Zebda - Le Dimanche autour de L'église

Le concert commence. Une dizaine de musiciens arrive sur scène et les têtes déplumées des deux frères Mustapha et Hakim apparaissent au-dessus des boîtes crâniennes qui obstruent ma vue. L’Olympia est plein à craquer. J’agonise entre une veste en cuir et un t-shirt d’une marque qui m’est inconnue.

La nostalgie atteint autant de personnes ? Pour moi, Zebda c’était une bande de petits rigolos qui s’amusaient à chanter des chansons joyeuses avec un accent du sud-ouest qui rappelle le cassoulet et le jambon de Bayonne. Au final, ils ne sont pas si drôles que ça. « Nous sommes réellement choqués par la tuerie de Toulouse » s’exclame le chanteur Magyd Cherfi. Ça commence bien. La France a bien changé depuis tout ce temps. Ou pas.

 « Zebda nous revoilà ! »

Cela repart et c’est le même combat. Entre chaque chanson, Magyd, Mustapha et Hakim nous rappellent qu’ils ne sont pas que des petits amuseurs de salle : « Nous étions devant la télévision. On attendait. On attendait une phrase qui puisse nous mettre du baume au cœur. Et là il sort : "La France, tu l’aimes ou tu la quittes". Merde. Et puis on s’est posé la question : mais il parle à qui là ? Aux Picards ou aux Lorrains ? »

Puis s’enchainent riffs de guitares, sauts de part et d’autre de la scène. Le batteur espagnol et le guitariste breton s’accordent avec les rythmes assénés à coups de derbouka. « Oulalalaradime wallah ». Le public autour de moi est électrique, se dandine et sautille sur la musique orientalo-reggae-franco-punk. Les cris et les youyous fusent de toute part. La flamme « Black, blanc, beur » semble bel et bien se raviver le temps d’un concert.

Le moment tant attendu, et que je crains le plus, arrive enfin. « Tous les enfants de ma cité et même d’ailleurs… » Les cris jaillissent, le public est en furie. Hakim saute sur les spectateurs, s’agrippe aux mains suintantes et nage dans la foule avant de se mettre debout sur le monticule de bras. « Tomber la tomber...tomber la chemise. » Il escalade le balcon de l’Olympia avant de replonger quelques minutes plus tard dans le public. Les chemises s’envolent.

J’observe la scène du haut de son bras levé, qui tourne et tourne. Sans s’arrêter. « Tomber la, tomber… » Puis plus rien. Le flou complet. 

Je me réveille un peu plus tard, sur la scène. Je les vois tous le poing gauche levé. Les musiciens, le public, le fils d’un des chanteurs pas plus haut que la batterie. Tous. « Le Chant de Partisans » à la sauce Zebda agite l’Olympia. Et c’est sur cette phrase un peu obscure de Hakim que le concert prend fin : « Nous serons toujours contre le fascisme et l’intégrisme. L’identité c’est un mouvement, et le mouvement c’est Nous ! » Le trompettiste me récupère et se sert de moi pour essuyer la sueur de son front avant de me poser sur le synthé. Et de m'oublier.

Zebda - Tomber la chemise

Photos : Une © courtoisie du site officiel de Zebda ; Texte (cc) Jean-Baptiste Bellet/flickr ; Vidéos : Le dimanche autour de L'église UniversalMusicFrance/YouTube, Tomber la chemise (cc) ZebdaVEVO/YouTube