Le jour J de la discorde, ou les limites du sarkozysme diplomatique

Article publié le 4 juin 2009
Article publié le 4 juin 2009
Dans la cour de récréation des grands de ce monde, trois protagonistes se chamaillent au sujet de la célébration des 65 ans du débarquement : Nicolas Sarkozy,  Barack Obama, et Elizabeth II. Une pièce en trois actes, sur fond de vanité, de protocole et de plages normandes. Acte 1 : une affaire de symboles Novembre 2008. Un métis démocrate est élu président des Etats Unis.
Les progressistes du monde entier exultent et font la fête. Mais pour certains, pas de temps à perdre. Mort aux faucons, place aux vautours : à peine l’élection gagnée, le President Elect voit se former au dessus de lui un essaim de drôles d’oiseaux affamés d’Obamania. Tous les moyens sont bons pour s’afficher le plus vite possible aux cotés de la superstar hawaïenne, et Nicolas Sarkozy est l’un des premiers à tenter sa chance : à peine les résultats du scrutin tombés, il se met à faire des pieds et des mains pour attirer l’attention du futur locataire de la maison blanche.

L’Elysée, auréolée de son bail à la tête de l’UE,  veut alors capitaliser sur cinq mois de « présidence du monde » menée au galop et libre de tout marquage, le bushisme étant alors politiquement agonisant et l’Amérique paralysée par les élections. Et Sarkozy de tirer la nouvelle coqueluche de l’Amérique par la manche, essayant de convaincre Obama de mettre la France le plus tôt possible dans son agenda. Il s’y voit déjà, main dans la main avec l’idole fraichement consacrée, formant un « dynamic duo » providentiel à la Batman et Robin pour sauver le monde de la crise financière. Ratage total : Obama préférera jouer la carte de la solidarité anglo-saxonne, accordant les faveurs de son premier déplacement au Canada, et préférant l’austère Gordon Brown au président français comme premier convive à Washington. 

Dans la foulée, Sarkozy en prend d’autant plus pour son grade qu’au G20 (de Londres), Obama le snobera quelque peu, préférant s’afficher d’abord avec d’autres, et donnant la priorité à ses rencontres avec les présidents Russe et  Chinois. Et quelques jours plus tard, notre Sarko national boit le calice jusqu’à la lie lorsqu’Obama, sur la lancée de son tour d’Europe, zappe l’Elysée de son itinéraire, accorde une visite officielle de trois jours à la Turquie et en profite pour défendre vigoureusement l’adhésion de celle-ci à l’Union Européenne. Sarkozy est dans les cordes, mais il n’a pas dit son dernier mot. Rendez-vous le 6 juin, pour une deuxième tentative de récupération du symbole Obama, à l’occasion de l’anniversaire du débarquement. 

Acte 2 : Quand c’est pas l’un, c’est l’autre.

Après un entracte de quelques semaines, le rideau se lève dans une atmosphère subitement chargée d’orage. Depuis quelques jours, les vitres de Buckingham Palace tremblent : la monarque au chapeau est en rogne. Les raisons du royal courroux des Windsor: le vilain petit prince de France a omis d’inviter sa majesté la reine du Royaume Uni, du Canada, de l’Australie, etc. aux cérémonies commémorant le D-Day. Et alors, me direz-vous? N’est-ce pas traditionnellement un évènement franco-américain avant tout, comme a hâtivement tenté de le rappeler Luc Chatel ? 

Mais la polémique guette outre-manche. A l’Elysée, on se précipite pour rappeler que la reine est évidemment la « bienvenue ». Erreur fatale de protocole. Une reine, ça s’invite officiellement, c’est comme ça. Le sulfureux Daily Mail pose la première bombe : la « disgracieuse » pirouette du président ne fait qu’amplifier l’insulte suprême, celle d’ignorer symboliquement les 23 000 « servicemen » britanniques et canadiens qui ont perdus la vie en libérant l’hexagone de la tyrannie hitlérienne. Les mots sont durs, le propos féroce envers un président qui préfèrerait se pavoiser avec son mannequin plutôt que de faire honneur aux sauveurs de la France. On ne résiste pas au plaisir de vous livrer un passage de l’édito de Stephen Glover, du Daily Mail, en V.O (désolé pour les espérantistes, mais parfois la subtilité venimeuse de la langue de Shakespeare n’a pas d’équivalent) :

« Along with his wife Carla Bruni, whose chief interest in life appears to be showing off her body to the best possible advantage, ideally in a state of undress, this diminutive egomaniac (Sarkozy, ndlr) is increasingly becoming an embarrassment to his countrymen, and a laughing stock to the rest of Europe.”

De nombreux commentateurs, certes plus mesurés, iront dans le même sens, s’indignant du camouflet diplomatique gratuit infligé à la souveraine : après tout, lorsque les bombes sifflaient au dessus de Londres, Elizabeth y était, elle. Et celle qui était alors « Colonel en chef de la garde des grenadiers » (excusez du peu) a même porté l’uniforme de l’armée sur le terrain, en tant qu’ambulancière. Pour qui se prend-il, ce Sarkozy, qui n’était même pas né quand l’opération Overlord a été lancée ? Relayée par la presse, la colère exprimée par la reine embarrasse Paris.

Gordon Brown, quant à lui, ne sait plus où se mettre. Ayant sollicité une invitation il y a longtemps, sa place en Normandie est déjà réservée ; mais son silence gêné sur le dossier exaspère encore plus les sujets de la couronne, qui pour 82% d’entre eux ne font plus confiance à l’actuel locataire du 10 Downing Street. 

Acte 3 : Tout ça pour ça…

Le tonnerre gronde au plus mauvais moment entre Paris et Londres, et Sarkozy commence à  craindre un fiasco. Il n’avait certainement pas besoin d’une tempête médiatique, lui qui voulait se concentrer sur son Austerlitz diplomatique : la visite du messie Obama, enfin, pour lui tout seul, pour faire oublier les rendez-vous manqués et les malentendus, et pour crâner devant tous les autres chefs d’Etat Européens. Mais l’horloge tourne, et l’incident protocolaire se confirme. 

Or ce serait préjuger des mystiques pouvoirs de persuasion du très charismatique Président Américain. Alerté par le signal d’alarme émis depuis l’Europe, Obama va enfiler sa cape de super-diplomate et remonter ses manches pour déminer le tout. Deux coups de fil, trois e-mails, et le tour est joué : La Reine calme le jeu via un communiqué où elle rappelle qu’elle n’a jamais eu l’intention de participer à la cérémonie, et Londres annonce la venue, certaine celle-ci, du Prince Charles. Ouf. L’honneur est intact pour toutes les parties, et une fois de plus, les américains nous sauvent la mise.

Reste que Sarkozy doit l’avoir mauvaise. Depuis le retour en force des Etats Unis sur la scène mondiale qu’a amorcé le très poli et caressant Barack, le style cavalier et décontracté du Président français ne passe plus. L’effet de mode de la saison automne 2008 semble s’être dissipé au profit du style fluide et  séduisant du nouveau Président Américain.  L es mauvaises manières sarkozystes,  petites entorses à l’étiquette, bises franches et autres tutoiements  ne passent plus : le président français est rentré dans le rang. Une rétrogradation que l’incident de l’invitation a sèchement mise en évidence.

Samedi, on retrouvera nos dirigeants bras dessus-bras dessous et unis dans la commémoration. Mais le recueillement sincère en l’honneur des victimes et des héros de 1944 ne nous fera oublier ni ce maelstrom médiatique, ni la grande puérilité de nos têtes gouvernantes lorsqu’il s’agit de se faire de la pub, ni les limites avérées du sarkozysme diplomatique.