Le groupe polonais Klezmafour : « On ne commémore pas la Shoah ! »

Article publié le 24 juillet 2012
Article publié le 24 juillet 2012

Très tôt AndrzejAndjrey »), 29 ans et Wojciech CzaplinskiVoyjech Chaplinski ») ont nourri un intérêt pour la musique qu'ils entendaient dans les bars ou restaurants polonais. Ces sons français, italiens ou espagnols couplés à quelques mix de chansons de protestation américaines ont donné naissance à leur propre expérimentation façon « klezmer folie ». Entretien avec Andrzej Czaplinski du groupe Klezmafour.

cafebabel.com : Andrzej, la musique « klezmer » est perçue comme étant une musique traditionnellement appréciée par les juifs d'Europe de l'Est. Le nom du groupe en est-il inspiré ?

Andrzej Czaplinski : C'est en effet assez simple à déchiffrer mais il faut revenir sur l’origine du mot. Avant la Seconde Guerre mondiale en Pologne, on parlait de « klezmer » pour décrire une personne capable de jouer absolument tous les styles de musique possibles et ce en toutes circonstances, du mariage au concert classique de l'orchestre national. Un klezmer est donc un virtuose, un musicien extrêmement polyvalent. En nommant ainsi notre groupe, on espérait reprendre le flambeau. Puis on lui a ajouté le numéro quatre, symbole des quatre points cardinaux. Cela signifie, et sur ce point nous sommes tous assez d’accord, que notre musique doit avoir toutes les influences ethniques possibles. On y retrouve également une référence aux musiques tziganes dans lesquelles la musique klemzer a trouvé ses sources. On peut même remonter plus loin encore car ces musiques ont elles-mêmes trouvé leurs inspirations dans les sons balkaniques.

cafebabel.com : Pourquoi avoir fait ce choix musical assez spécifique ?

Andrzej Czaplinski : Notre principal objectif était de ne pas tomber dans la musique classique, de rejouer ce que quelqu'un d'autre avait déjà composé. On voulait créer quelque chose qui nous appartiendrait totalement. Alors que chacun d'entre nous avait reçu une éducation musicale classique, la musique klezmer - qui semble pourtant être totalement atypique - est justement ce qui nous fait vivre. Il y a énormément de groupes klezmer aussi originaux que nous. Par exemple, on a rencontré un autre groupe polonais, Kleezmates, pendant le prestigieux Festival de musique juive à Amsterdam en 2010, où nous avons déjà remporté deux prix. Ce sont des personnes géniales et d'incroyables musiciens mais comme ils jouent surtout du jazz ils ne touchent que très légèrement à l'univers klezmer.

cafebabel.com : Comment le groupe s'est-il formé ?

Andrzej Czaplinski : J'ai rencontré Gabriel Tomczuk (le contrebassiste, 27 ans) pendant mes études. Mais le groupe s'est réellement formé quand nous avons rencontré notre batteur (Tomas Waldowski). Ainsi, Rafal Grzaka (l'accordéoniste, 28 ans) et moi-même (le violoniste) n’étions plus obligés de combler le vide maintenant rempli par la percussion. Ce changement nous a permis de nous détendre. On en est donc arrivés là sans chanteur.

cafebabel.com : Qui écoute aujourd'hui la musique klezmer ?

Andrzej Czaplinski : Notre public est assez jeune, la plupart ont entre 30 et 35 ans. Ils sont dynamiques, ouverts aux nouvelles expériences ou rencontres. Cependant on est toujours confrontés à un mur de stéréotypes. Il est difficile de se faire comprendre et d'expliquer que la musique klemzer n'est pas juste une musique triste que l'on passe dans les synagogues ! En Pologne les gens croient encore que cette musique – je me permets de répéter une expression déjà entendue – est une autre façon de commémorer la Shoah. Les gens l'associent généralement à la Seconde Guerre mondiale et aux camps d'extermination. Heureusement, dans le reste de l'Europe, le mot  klemzer comprend des associations totalement différentes.

cafebabel.com : Où votre musique est-elle la mieux reçue ?

Andrzej Czaplinski : Notre popularité a démarré après notre succès au jeu télévisé Must be the Music réalisé en version polonaise. A l’époque, on n'avait pas programmé de tournée et on tenait principalement des concerts dans des établissements culturels. Toujours est-il que beaucoup d'agences de part le monde nous ont contacté et ont montré un certain intérêt pour notre musique. Ce qu'ils attendaient de nous ? C'est très simple : la « folie » klezmer.

Spectacle de Klezmafour.

Pendant notre tournée aux Etats-Unis en 2011 et plus précisément à Manhattan, on a vraiment pris conscience de l’attitude des gens, à quel point ils étaient curieux de découvrir de nouveaux sons et notre façon de jouer avec eux. Ils réagissaient avec beaucoup de spontanéité à ce qu’ils entendaient. Ça nous a donné beaucoup d’énergie et d'espoir en ce que nous faisons. On trouve pas mal d’exemples similaires en Pologne. Beaucoup de personnes viennent à nos concerts pour la première fois sans vraiment savoir ce qui les attend. Au début, je peux toujours voir sur leurs visages qu'ils ont du mal à se lâcher. C’est comme s‘ils avaient besoin de quelques minutes avant de réaliser qu’ils peuvent s'amuser sur notre musique. Puis, une fois qu'ils ont compris, il y a ce moment de consternation. T'as vraiment besoin de te réchauffer pour atteindre la folie klezmer. Personnellement je n'ai jamais entendu une musique aussi énergétique. On s'est déjà produits en Allemagne, Espagne, Grande-Bretagne, Autriche et en Slovaquie. On a adoré la Turquie. Le public était génial : on a réussi à les faire danser seulement après quelques accords ! J'espère vraiment revivre de tels concerts !

Photos : courtoisie de © karrot.pl et de la page Facebook officielle de Klezmafour. Vidéos : Golem Fury (cc) karrotkommando,  'Glezele Yash' (cc) mleQdit/ youtube