Le grand n'importe quoi de la politique tchèque

Article publié le 14 septembre 2017
Article publié le 14 septembre 2017

Parfois, la politique peut être démoralisante. Donald Trump a déjà donné un sérieux coup à l'honnêteté du paysage politique dans le monde. C'était sans savoir que la République tchèque préparait un immense cirque en vue de ses prochaines élections en octobre. Plongée dans un WTF complet, entre des guns, Barbie et beaucoup d'alcool.

Un des plus célèbres personnages de la littérature tchèque a été inventé par Jaroslav Hasek dans Le Brave Soldat Chvéïk. Dans cette histoire, qui se déroule au coeur de la Première Guerre mondiale, l'anti-héros Chvéïk est entraîné de mésaventure en mésaventure, se heurtant à différentes figures de l'autorité et on ne peut affirmer avec certitude si sa bêtise est volontaire ou pas. Aujourd'hui, le personnage de Chvéïk est entré dans le langage courant. On utilise même le mot švejkovina (« chvéïkien ») pour discréditer un système qui fait intentionnellement acte de stupidité.

Kamoulox

Bien que le portrait d'un personnage ridicule soit devenu le fond de sauce littéraire et filmographique tchèque, il s'est aussi récemment insinué dans le paysage politique. Les politiques peuvent parfois paraître ridicules, et les histoires du parti actuellement au pouvoir en sont un bel exemple.

Au cours de l'année, les médias ont dévoilé que le deuxième homme le plus riche du pays a autrefois participé à des affaires douteuses en association avec le ministre des Finances, Andrej Babiš. Ces révélations ont poussé le premier ministre Bohuslav Sobotka à démissionner en signe de protestation, avant de se rétracter trois jours plus tard, dans l'incompréhension générale. Ce dernier avait posé sa démission après avoir appris que Babiš a redirigé une part des subventions de l'UE destinées aux petites entreprises vers une grosse entreprise qui prendra plus tard le nom de « Babiš’s Agrofert group ». Cependant, le premier ministre a rapidement été humilié lorsque le président - déjà controversé et allié de Babiš - Miloš Zeman, a accepté sa démission, mais pas celle de son cabinet.

Babiš s'est donc maintenu au pouvoir, ce qui est précisément ce contre quoi luttait Sobotka. Finalement, ce dernier a conservé sa place de premier ministre, et personne n'y comprend plus rien. Tout compte fait, Babiš démissionnera en mai 2017, mais reste aujourd'hui favori pour le poste de prochain premier ministre du pays en vue des élections législatives tchèques prévues le 20 octobre prochain. Ce, malgré la double investigation de la police tchèque et de l'Office européen de lutte antifraude...

Ce drame parlementaire semble s'être aujourd'hui apaisé. Mais une nouvelle vague absurde sur laquelle déferlent principalement des personnalités d'extrême droite, qui exploitent la perte de confiance du public envers les partis centraux, vient de nouveau fracasser la politique tchèque. Avides d'attention, ces personnages embarassants ont totalement adopté le ridicule comme moyen de communication. Qu'ils en soient conscients ou pas.

Barbie, une fausse attaque terroriste et un chameau

Une chose est sûre, Martin Konvička sait très bien ce qu'il fait. Ses singeries anti-immigration lui ont rapporté quelques temps d'antenne à la fois en République tchèque et à l'étranger. Konvička, entomologiste à l'Université South Bohemia dans le sud du pays, a d'abord attiré l'attention lorsqu'il a mis en scène une attaque terroriste fictive dans le centre historique de Prague, le Old Town Square. Un beau jour, ce spécialiste des insectes décide d'« envahir » la ville avec des soldats parés de fausses barbes, d'armes factices et accompagnés d'un véritable chameau. La mise en scène fonctionne bien puisque de nombreux touristes angoissés se ruent sous les tables et désertent les chaises en terrasse. Le plus troublant étant que le conseil municipal a bel et bien validé la manifestation avant qu'elle n'ait lieu. Konvička dirige un groupe appelé « Nous ne voulons pas de l'Islam en République Tchèque ». Tout en haut de la liste de leurs exploits, trône une sorte de happening gênant où les membres du groupe d'extrême droite commencent par se poster devant la mosquée de Brno (sud-est du pays, ndlr) pour ensuite brûler des Corans en compagnie de gars qui éclusent des bières en mangeant du goulash et de femmes qui posent en maillots de bain. L'action se comprend comme « une tentative de réaffirmer les plus belle traditions tchèques », selon le groupuscule. Lorsqu'il était dirigeant du désormais interdit « Unis contre l'Islam », Konvička a également exprimé dans une vidéo - largement ridiculisée depuis - son soutien à « l'islamophobe de l'année » : un certain Donald Trump.

Konvička n'est pas le seul a verser outrageusement dans l'extrême. Récemment, un groupe d'extrême droite nommé « Nation de l'Ordre », qui entend aussi réaffirmer le souveraineté et les valeurs tchèques (quelles qu'elles soient), a publié des photos de sa candidate actuelle Barbora Haškovcová entièrement habillée de latex. Maquillée comme un camion volé, elle arbore un fusil à la frontière tchèquo-slovaque. Les valeurs tchèques que cette image véhicule sont assez obscures, mais peut-être est-ce en réaction à l'adoption par l'UE de lois plus strictes sur l'usage des armes à feu. Ce durcissement des lois sur les armes a soulevé l'indignation de militants pro-armes et anti-UE, au motif qu'armer le peuple serait un instrument essentiel dans la lutte contre le terrorisme. La République tchèque fait en réalité partie des pays européens dont les lois sur les armes sont les plus laxistes.

Ce n'est pas la première fois qu'une candidate use de ses charmes pour diffuser des arrières-pensées nationalistes. Haškovcová se trouve en rude compétition avec une certaine Dominika Myslivcová, plus connue sous le nom de « Barbie ». Soit une jeune femme entièrement vêtue de rose, qui étale ses nombreuses compétences en étant à la fois rappeuse et candidate indépendante pour le parti de coalition Dawn-National, de plus en plus marginalisé, formé par le célèbre populiste anti-immigration Tomio Okamura. Une de ses chansons a pour titre « Nous ne voulons pas de changement ici », publiée sur sa chaîne YouTube. Le slogan de sa campagne en 2016 ? « Je rêve d'un futur rose, pas noir ».

L'ivresse du président

Mais il n'y a pas qu'à droite que le ridicule touche. Les personnages exentriques ont aussi trouvé un allié sur leur gauche en la personne du président Miloš Zeman, accessoirement ancien premier ministre et ex-dirigeant du parti de centre-gauche le Parti Social Démocrate Tchèque (CSSD).

Alors qu'il rejoint les rangs des politiques anti-immigration, Zeman devient aussi la cible de nombreuses controverses, de la part des communautés internationnales et tchèques. En 2015, le chef d'État déconcerte l'opinion lorsqu'il annonce « la mort de tous les abstinents et végétariens » à l'occasion d'un rassemblement de vignerons dans la capitale. Pour sa défense, il clamera s'être inspiré du « plus célèbre végétarien de l'histoire » : Adolf Hitler. À chaque allocution, le président déboule en roue libre, insultant abondamment (en anglais et en tchèque) le groupe de contestation russe Pussy Riot en plein direct, ou en arrivant complètement bourré lors d'une cérémonie officielle en hommage aux joyaux de la couronne. Ses partisans avancent que tout ce cirque fait partie du personnage, qu'il est une raison pour laquelle ils l'admirent : son franc-parler et sa tendance à se tourner en ridicule sont des traits auxquels une partie du peuple s'identifie.

Et pour cause, si elles la font quelque peu décroître, les pitreries continues de Zeman ainsi que ses liens étroits avec la Russie n'inverse pas la courbe de sa cote de popularité. Un sondage récent indique que près de 33% de la population le considère toujours comme un bon président, le plaçant en seconde position derrière le scientifique Jiří Drahoš.

Alors que la République tchèque est loin d'être la première destination des réfugiés, la politique fait toute la place à ceux qui diffusent à grand-voiles une pensée fondée sur le nationalisme et la peur de l'invasion islamique. Grâce à une prise de conscience de l'appétit culturel pour le ridicule, les agitateurs de sentiments anti-islam et anti-UE se font certainement entendre. Reste à savoir si la population riera d'eux ou avec eux.

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