Le génie et la foi

Article publié le 25 mars 2002
Publié par la communauté
Article publié le 25 mars 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Les attentats tragiques du World Trade Center ont mis en lumière les défaillances du monde des renseignements. Une violente remise en cause des services secrets s'impose. Sur leurs méthodes, sur leur raison d'être.

" America at war ". Dans l'esprit des gens comme dans les gazettes, le mardi 11 septembre 2001 restera marqué à jamais du sceau de la cruauté humaine et de l'infamie. Et pourtant, nombreux sont ceux qui pensent que ces actes terrifiants auraient pu être évités. Comment en est-on arrivé là ? Qu'ont fait les services de renseignement et la CIA ? Ces questions restent malheureusement sans réponse. Comme en 1961, lorsque de pauvres cubains exilés ont payé de leurs vies les erreurs de l'agence dans la baie des cochons. Comme à plusieurs autres reprises du reste.

La CIA a déjà traîné plusieurs boulets. La baie des cochons mais aussi Kennedy en 63, Allende en 73, l'opération Condor en Amérique latineet ce 11 septembre 2001. Cette fois, la goutte semble avoir fait déborder le vase. En plus, on commence à reparler de l'assassinat de René Schneider, le général chilien qui avait refusé de fomenter un coup d'état contre Allende. Les services secrets ont peut-être vécu. Ils ont en tous cas traversé les âges. Autrefois, on privilégiait les hommes, directement sur le terrain. La surface du globe était quadrillée. Chaque ambassade américaine abritait un officier de liaison. Puis, les écoutes sont apparues, elles se sont diversifiées, multipliées jusqu'à devenir obsessionnelles. Si bien qu'aujourd'hui, la prophétie de « 1984 » de George Orwell est plus réelle que jamais. L'ère du « Souriez-vous êtes filmé » s'est institutionnalisée. Le Royaume-Uni connaît ses citoyens sous tous les angles et dans tous les lieux publics. Il les traque jusque dans la rue. Le concept « Public eye » n'échappe pas non plus aux Etats-Unis. Il est difficile de croire que la préparation des attentats ait pu s'effectuer aussi discrètement. Deux jours après, les photos satellites du Pentagone étaient diffusées sur les sites d'organisations de sécurité. Le réseau Echelon basé sur l'interception des signaux sonores « sigint » ( Signal Intelligency ) et des communications « comint » (Communications Intelligency) n'aurait lui non plus pas fonctionné. Là encore, les retranscriptions de conversations de Ben Laden sont disponibles sur des sites Internet. Tout le problème est là. En effet, s'il y a une leçon à retenir de ce carnage, c'est que les moyens technologiques ne suffisent pas malgré les milliers d'employés de la National Security Agency (NSA).

Sans hommes, la technologie nest rien

Dans ce domaine, si les percées sont rapides, les fuites et les réactions le sont également. La volonté humaine dépasse le simple cadre du génie scientifique. Quelles que soient les raisons de leur action, les terroristes ont procédé avec organisation, sérieux et une préparation estimée entre 2 et 5 ans. Mais ils étaient armés surtout d'une redoutable détermination et d'une foi inaltérable. Au XXIème siècle, l'homme est toujours autant un loup pour l'homme qu'à l'époque de Plaute, si ce n'est davantage. Des sommes énormes ont été englouties dans les projets d'écoute. Toutefois, l'efficacité des services secrets a toujours reposé sur l'infiltration et la présence d'agents sur le terrain. Or, la CIA ne dispose plus du personnel nécessaire à ce niveau. Le premier homme de liaison se ferait démasquer au Moyen-Orient. En outre, les Etats-Unis ont toujours préféré former eux-mêmes des autochtones pour assurer leur couverture dans la région. Aujourd'hui, ces lieutenants ont acquis les fondamentauxet ils se retournent contre leur maître. Ils ont constitué eux-mêmes leur propre réseau tentaculaire. Leurs moyens sont colossaux, tant du point de vue logistique qu'au niveau des effectifs.

Alors, l'heure est maintenant venue d'organiser le futur de ces services secrets. L'Europe communautaire planche sur l'harmonisation des systèmes d'écoute. Un casse-tête permanent flirtant avec la souveraineté des Etats membres. Une chose est sûre, la sécurité du territoire ne peut être gérée par un appareil bureaucratique dont les décisions sont longues à se dessiner. Du reste, l'opération posera certains problèmes pratiques comme la possibilité d'obtenir des rapports dans chaque langue de l'Union.

Comment résoudre léquation du personnel in situ ?

La CIA risque elle aussi de vouloir renforcer ses instruments technologiques. Le problème est simple. Comme en informatique, chaque découverte a son anti-virus et tout doit se renouveler très vite. Un simple exemple, Echelon a déjà connu plusieurs versions. Dès lors, il est très difficile de construire une politique de renseignements uniquement sur des techniques instables. Il faudra également revenir à des procédés plus directs avec le déploiement d'agents. Là, l'équation devient plus compliquée : comment intégrer des hommes efficaces dans le tissu d'une population sans s'exposer à la trahison ou à la neutralisation. Jusqu'à présent, les Etats-Unis formaient ou apportaient leur soutien à des guérillas pour renverser des régimes et restaurer leurs intérêts stratégiques. Désormais, leur sol a été bafoué, la sécurité intérieure pourrait prendre plus de poids. Cela suppose donc plus d'importance pour le FBI. A la CIA, le département des opérations spéciales s'effacera devant ceux des opérations intérieures et de la logistique. Cette refonte ne suffit pas. L'Amérique doit pouvoir compter sur d'autres forces que les marines. Des agents spéciaux armés de la foi et de la fierté de servir un peuple et une nation. Sinon, ils ne pourront rivaliser avec des individus prêts à sacrifier leurs vies. Le génie ne peut rien face à la foi. Durant la guerre froide, la sagesse humaine a évité la catastrophe du génie nucléaire. Aujourd'hui, la situation demande plus que de la sagesse. Elle requiert de la détermination. A l'époque romaine comme aujourd'hui, homo homini lupus.