Le futur est toujours ailleurs

Article publié le 23 janvier 2017
Article publié le 23 janvier 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

On n'est jamais au bon endroit au bon moment : le futur est toujours ailleurs

Cette fois-ci à Amman, j'ai compris que nous n'étions jamais à notre place.

Ousama, un garçon que j'ai rencontré dans une auberge, le dit clairement : "Plus je pense à la Jordanie, plus j'en suis convaincu"

“De quoi ?” je lui demande

"De l'impossibilité de faire des projets ici, au Moyen-Orient, en Jordanie. Quels qu'ils soient. Il n'y a pas de perspective, le pays va mal, l'économie ne se rétablit pas, elle ne s'est d'ailleurs jamais développée. La finance islamique, c'est du bluff. Il n'y a pas de pétrole, le tourisme est presque inexistant, il y a trop de pauvres, trop de chômeurs et de cassos. Tout le monde se marie pour combler le vide existentiel, sans tenir compte des conséquences, sans planifier quoi que ce soit. La peur d'un nouveau conflit paralyse le pays : personne ne pense vraiment à l'avenir."

“Qu'est-ce que tu vas faire ?”

I’m overwhelmed. Je laisse tomber. Je pars. Peut-être pour l'Angleterre. Ou bien le Québec”

Alors je pense à notre vieille Europe. A notre petit continent, replié sur lui-même. Où le simple fait d'être jeune est une faute. Où les rêves sont tellement réduits qu'ils n'excèdent pas quelques mètres carrés. Où dominent l'instabilité géographique, l'incapacité de se projeter et l'angoisse générationelle. Où ceux qui étudient devraient travailler et ceux qui travaillent devraient étudier. Où le crétinisme économique nous a volé notre humanité et notre spontanéité. Où fonder une famille est une chose inconsciente que tu sois riche ou pauvre. Où le fait d'avoir des rêves paraît stupide, mais ne pas en avoir est lâche. Où nos ministres, ces "dinosaures", déconnectés de la vie réelle, se mettent à parler et à agir dangereusement. Un endroit magnifique à la base, qui se retrouve déchiqueté par l'impuissance et l'infamie de toute une classe politique.

Je deviens un peu nostalgique mais ce n'est pas le moment. De toute façon, ce n'est jamais le moment pour être triste. Jamais le moment pour dénoncer objectivement les choses négatives.

On n'est jamais au bon endroit au bon moment.

Et puis, je pense à certains pays "en voie de développement". Là-bas, les choses qui ne vont pas sont nombreuses. Je me souviens de cette fois à Casablanca où on m'a demandé 5000 dirhams (environ 500 euros) pour une simple visite de routine à l'hôpital. Je suis rentré chez moi en me disant : on ne voit pas ça en Italie. Je me souviens des bidonvilles de Marrakech, des baraquements des Bédouins en Palestine, de la pauvreté en Amérique Latine, de la violence à Jérusalem.

Entre eux et nous, il y a un fossé infranchissable. Inutile de le nier, impossible de ne pas le voir.

Cependant, il y a des jeunes qui n'ont pas peur de vivre, qui osent et qui ont confiance en l'avenir. Ils sont nombreux, forts et déterminés. La société les valorisent et ils sont eux-mêmes bien conscients de leur rôle. Sans eux, il n'y aurait ni avenir, ni présent.

Il suffit de monter dans un bus pour s'en rendre compte : là-bas, tout le monde a moins de 30 ans alors qu'ici, il y a des rangées de têtes blanches. Là-bas, à 20 ans, ils travaillent, étudient ou font des enfants. Ce sont les jeunes qui aident les vieux et non l'inverse.

Les difficultés sont énormes, mais les forces déployées pour résister sont tout aussi importantes.

Ici, on est en train d'imploser, là-bas, il n'y a pas d'artificier. La bombe a déjà explosé, le conflit est ouvert.

Peut-être que nous avons peur de la guerre, eux, ils redoutent une paix factice.

Peut-être que nous avons peur de la révolution, eux, ils redoutent leur déclin lent et inexorable.

Peut-être que nous avons peur de perdre ce qui nous reste de confort, eux, ils sont déterminés à le créer coûte que coûte.

Peut-être que nous voulons être comme eux et eux comme nous.

Je regarde Amman du sommet de la colline.

Je regarde Ousama qui veut s'en aller.

Je soupir et lui dis :

Take it easy man : le futur est toujours ailleurs"