Le front des élèves et des étudiants en première ligne… et en ligne de mire

Article publié le 12 décembre 2008
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Article publié le 12 décembre 2008
Dans l’attente de la publication du rapport définitif de l’enquête balistique qui doit dire si le jeune Alexandre-Andréas a sciemment été visé, ou s’il a été victime d’un rebond de la balle qui l’a finalement tué, les vagues de casse aveugle et destructrice semblent progressivement s’apaiser dans les villes grecques.
Depuis, le mouvement étudiant semble avoir pris le pas sur l’émotion du début liée à la mort du jeune homme.

Des assemblées générales se sont tenues un peu partout dans les écoles, les collèges, les lycées, les universités, pour décider de la suite à donner au mouvement. Inquiet de la tension présente chez les jeunes, le ministre de l’éducation a demandé au personnel enseignant de mettre en place des activités éducatives alternatives (visites de musée, discussions) et d’adopter un ton plus décontracté en cours, pour faire retomber la tension. Rires à peine camouflés dans la presse de gauche (voir Eleftherotypia). Comme mesure d'urgence, on attendait un peu mieux...

Aujourd’hui vendredi 12, lundi 15 et jeudi 18 décembre, des rassemblements et des manifestations sont prévus, avec en particulier des sittings devant la direction générale de la police à Athènes. Les élèves du secondaire prévoient, eux, de ne plus aller en cours jusqu’aux vacances de Noël pour protester contre la situation. Plus d’une centaine d’écoles serait déjà occupée en Attique – l’occupation des écoles étant un moyen très utilisé en Grèce, en parallèle des manifestations et des grèves, pour protester. Même tableau du côté des universités, avec un nombre grandissant d’établissements en état d’occupation, au moins jusque lundi prochain.

Mais au-delà de la soif de justice face au meurtre qui soulève la jeunesse grecque, la presse relève que les revendications changent d’axe et de ton: “Les étudiants sortent du cadre de leurs revendications habituelles, celles qui concernent uniquement le monde universitaire (c’est-à-dire le problème des universités privées, de la reconnaissance des ‘collèges’, établissements étrangers franchisés) et se recentrent sur la problématique sociale et les problèmes du quotidien. » note-t-on dans Eleftherotypia. Ils demandent le retrait de tous les projets gouvernementaux qui touchent à l’éducation, mais aussi au monde du travail. Un commentateur trouve à cette agitation un parfum français : « Les références de ces jeunes sont plutôt du côté des slogans de mai 68, et n’ont rien de grec » et la juge finalement assez dépourvue d’orientation politique (à lire dans To Vima). Pourtant, les élèves et les étudiants sont soutenus par le parti politique de gauche radicale SYN qui demande que « le combat soit transposé à présent dans les écoles, dans les universités, sur les lieux de travail ».

Politique également, la réaction inquiète du PASOK qui, par la voix de ses représentants, incite au contraire les jeunes à regagner leurs bancs d’écoliers, tout en exigeant du gouvernement qu’il dote l’éducation de davantage de fonds financiers (à lire dans Ta Nea). En fait, le mouvement semble échapper un peu aux partis et aux structures traditionnelles. Pour preuve, le conflit entre les différentes tendances du mouvement. Le syndicat étudiant Panspoudastikis, soutenu par le Parti communiste, demande expressément la fermeture des universités en signe de protestation, mais sans que ne se tienne d’assemblée générale. Réaction des enseignants : « Depuis la fin de la dictature, c’est la première fois qu’on voit un parti politique décider de la fermeture des universités. Cela va à l’encontre d’une démarche démocratique de prise de décision. » Les enseignants sont ici rejoints par les étudiants plutôt liés aux partis de gauche radicale non parlementaire, très agacés par l’attitude de la Panspoudastiki, et décidés à tenir des assemblées générales pour décider des formes de mouvement à adopter.

Autre réaction inquiète face aux mouvements étudiants, celle des recteurs d’université. Ils voient leurs établissements être ravagés, parfois flamber (des bibliothèques et des laboratoires universitaires ont brûlé ces derniers jours), sans pouvoir véritablement intervenir. “Ce n’est pas à la communauté universitaire de jouer le rôle de protection physique des universités. Nous ne pouvons pas en être les gardiens permanents, ce ne sont que des solutions à court terme”, déplore l’un d’entre eux dans Kathimerini. Visiblement abattu par son impuissance à pouvoir arrêter les dégradations, le recteur de l’université d’Athènes a proposé sa démission au président de la République, qui s’est empressé de la refuser. Ce n’est pas le moment de se séparer d’hommes de confiance. Le recteur est pourtant aux côtés des manifestants et demande au gouvernement de réagir: “Les revendications des étudiants sont justes. Il faut mettre en place un comité pluripartite et proposer une réforme sur 10 ans de l’Université”. Les recteurs déplorent aussi la présence d' "éléments étrangers à l'Université" qui causent des dommages matériels importants.

En fait, la mesure d’asile universitaire, qui interdit depuis la fin de la dictature à la police d’intervenir dans les universités, semble de plus en plus contestée, car elle permet aux casseurs, selon certains (notamment Apostolos Lakasas et Yota Myrtiotis), de s’organiser en toute impunité dans l’enceinte de ces établissements. Le doyen de l’Ecole polytechnique, au centre du mouvement, rappelle que pourtant “la loi prévoit clairement qu’en cas de délit ou d’atteinte à la vie des personnes, les autorités publiques peuvent intervenir sans demander l’autorisation aux dirigeants de l’université”. Si la police n’intervient pas, c’est peut-être davantage pour ne pas envenimer la situation que par réel respect de l’asile. Encore plus directement polémique, le reporter Angélos Stangos demande, dans les colonnes de Kathimerini que cette mesure soit levée tout de suite et une fois pour toutes. Pour lui, “elle offre un refuge aux vandales et aux éléments criminels. Les universités se transforment en antres de l’illégalité, c'est ici que l’on fabrique les cocktails Molotof et que l’on entrepose les armes”. Il reconnaît lui-même que son appel a peu de chances d’être entendu. Dans l’état actuel des choses, on peut penser effectivement que cela ne ferait que renforcer la tension.