Le foot business est-il une fatalité?

Article publié le 18 décembre 2007
Article publié le 18 décembre 2007
Par Vincent Lebrou « Les supporters ne peuvent être assimilés à de simples consommateurs » : voilà en quelques mots l’esprit d’un rapport du Parlement européen rendu public en avril dernier sur les dérives du foot business.
Soucieuse d’apporter son grain de sel à un débat de plus en plus vif sur la mercantilisation à outrance du football professionnel, les députés européens ont voulu tirer la sonnette d’alarme. Craignant que l’« hypercommercialisation » ne nuise à la « glorieuse incertitude du sport », les députés européens ont tenté d’apporter leur pierre à un débat qui enfle à travers toute l’Europe, apportant un avis qui tranche foncièrement avec l’idéologie désormais dominante selon laquelle le football est devenu un business « comme les autres ».

« Le football pro est devenu un business »

Quelques chiffres tout d’abord en guise de piqûre de rappel. Il y a d’abord ce phénomène encore inédit en France, il y a moins d’un mois : le naming. Cette pratique encore récente en Europe consiste à apposer le nom d’une entreprise à son stade. Nous avions déjà la rutilante Allianz Arena de Munich ou encore l’Emirates Stadium du club londonien d’Arsenal. Il faudra désormais faire avec la MMArena. En France c’est donc le club du Mans qui le premier a succombé à la tentation du naming. Surprenant précurseur, devançant notamment l’Olympique lyonnais, le club sarthois vient de conclure un accord avec la compagnie d’assurance MMA, sur une période de 10 ans. En échange d’une somme encore très éloignée des montants anglais - Le Mans touchera en 10 ans, ce qu’Arsenal touche en une saison - soit 10 millions d’euros, la compagnie d’assurance pourra associer son nom au stade de l’équipe locale. Exit le stade Léon-Bollée, vive la MMArena.

Henri Legarda, président du club, juge ce processus inexorable : « le football pro est devenu un business. Et comme tout business, il doit se rentabiliser ». Dont acte. Nous avions déjà la Heineken Cup et la Ligue 1 Orange, il faudra maintenant se rendre à la MMArena, en attendant le SFR Stadium où pourra se dérouler la Cocacola cup 2012. Un déferlement incessant de marques qui semble bien loin de s’interrompre.

La frénésie des grands magnats du sport pour le football anglais.

Il ne s’agit pas de jouer aux vierges effarouchées et de s’étonner aujourd’hui d’un phénomène amorcé il y a de cela plusieurs années. Mais les récentes évolutions qui mettent toujours plus l’argent et les marques au cœur du monde sportif sont inquiétantes à plus d’un titre.

Le cas de l’Angleterre est symptomatique. Les rachats de clubs par des magnats russes ou américains se multiplient et poussent le foot anglais encore plus loin dans la logique du foot business. Faire du profit, rentabiliser son investissement semblent être devenus la préoccupation majeure des nouveaux actionnaires de nombreux clubs anglais, parfois au détriment du jeu en lui-même.

Après le rachat de Chelsea par Roman Abramovitch en 2003, plusieurs clubs anglais, ont succombé aux sirènes de milliardaires venus du monde entier. En 2005, Malcolm Glazer, milliardaire et propriétaire des Tampa Bay Buccaners, rachète le club de Manchester United pour 1,1 milliard d’euros. En août 2006, Randy Lerner, également propriétaire des Cleveland Browns, s'empare d'Aston Villa pour 93 millions d'euros. Le dernier exemple en date concerne le Liverpool FC : racheté par les deux Américains George Gillett et Tom Hicks pour 174,1 M£ (265 M€). Les raisons de cette transaction ? Le club cherche depuis deux ans à se procurer de nouvelles liquidités afin de faire face aux nécessités des compétitions d'élite et de financer un nouveau stade.

Pourquoi cet intérêt soudain de grands magnats du sport américain ? La réponse est peut-être à chercher dans la popularité que suscite le football à travers le monde. Alors que le football américain et le hockey sont des produits à la portée plus restreinte, le foot est un sport global, exportable aux quatre coins du monde.

Arsenal fait partie des clubs qui tentent encore de s’opposer à l’intrusion d’actionnaires étrangers au monde du football anglais. Il n’en reste pas moins que le club doit rentabiliser ses derniers investissements. Et quand un abonnement moyen pour le club d’Arsenal atteint les 1200 euros annuels et quand on sait qu’arsenal compte 45000 abonnés, on peut s’inquiéter d’une dérive financière qui paraît impossible à endiguer.

Vers une généralisation du « fan-coaching » ?

Comment faire face à cette inéluctable marche en avant du foot business ? Suite justement au rachat du Manchester United FC par Malcolm Glazer, 3000 supporters sont entrés en rébellion et ont décidé de fonder leur propre club, le Fc United of Manchester, en 2005. Après avoir vu à l’œuvre 900 joueurs, 17 ont été sélectionnés pour porter les couleurs du club lors de la première saison. Deux montées successives plus tard, le club joue désormais dans ce qui serait l’équivalent de notre 8ème division. Parmi les principes les plus marquants qui fondent le projet du club : les dirigeants sont élus démocratiquement par les supporters, le club veillera à pratiquer des prix d’entrée accessibles, les dirigeants ne verseront pas dans la commercialisation à outrance. Pour l’avenir, le club cherche à se doter d’un nouveau stade et cherche à mettre en place une équipe féminine. Autre particularité à l’heure où les marques envahissent les tricots de nos athlètes, le club refuse d’apposer un logo sur son maillot. Un geste symbolique qui en dit long sur l’esprit du projet.

Et les expériences de ce type se multiplient.

En France, on assiste depuis peu à la naissance d’un projet aussi loufoque qu’ambitieux : s’inspirant d’une expérience anglaise (www.myfootballclub.co.uk), trois jeunes trentenaires ont décidé de lancer le site www.cmonclubdefoot.com. Le principe ? Réunir 60 000 personnes pour reprendre un club professionnel en perdition et y appliquer une politique de management où le supporter est au cœur du processus de décision. Disposant d’un contrôle accru sur la vie du club, les membres éliront le président, participeront au choix de l’entraîneur et suivront la politique sportive du club de façon privilégiée. Telles sont les promesses faites aux futurs actionnaires du premier club professionnel. Où en est le projet ? Le site est consultable depuis peu sur Internet : « on a pris l’engagement auprès de nos membres d’acheter un club d’ici un an », expliquaient deux des instigateurs du projet au journal L’Equipe en date du 6 décembre. Faute de quoi, « ils seront remboursés. La somme est versée à une association que nous avons spécialement créée et qui deviendra actionnaire majoritaire dans le capital de notre club pro ». « Nous avons la volonté de faire accéder les supporters à l’arrière-boutique d’un club de foot, de leur permettre de voir ce qui se passe dans les coulisses » : replacer le supporter au cœur de la vie de son club, voilà un projet qui tranche singulièrement avec la tendance actuelle. Après le retour en grâce de la démocratie participative, bienvenue au football participatif ?

Sans aller jusqu’au fan coaching, où le fan détermine l’équipe, la tactique et décide des changements en cours de match, comme c’est le cas de l’Hapoel Kiryat Shalom en Israël, cette expérience est symptomatique du malaise grandissant qui entoure le monde du football.

La fracture se creuse.

Andy Smith, sociologue et directeur de recherche à l’université de Bordeaux s’inquiète : « les supporters se sentent dépossédés et ils ont l’impression que le club n’a plus besoin d’eux ». Les grèves de supporters se multiplient, le climat à Paris toujours plus pesant autour du principal club de la capitale. En Allemagne, le manager du Bayern Munich, Uli Hoeness a violemment menacé de claquer la porte suite à une question d’un supporter à propos du manque d’ambiance dans le stade : « ce n'est pas possible qu'on se fasse ch..r à longueur d'année et d'être ensuite critiqué ainsi », avait rétorqué l’impétueux dirigeant à ce supporter qui se plaignait de la multiplication des loges VIP dans le nouveau stade de la capitale bavaroise. La place du supporter est dans la plupart des clubs européens marginale : alors qu’en 1970, les recettes au guichet représentaient 81% des budgets des clubs, un quart de siècle plus tard, avec la manne des droits TV, le ratio est tombé à 15%.

« Le football ne fonctionne pas comme un secteur normal de l’économie »

De plus en plus nombreuses, des voix s’élèvent face à ces dérives. En septembre dernier, Michel Platini, tout récent président de l’UEFA a écrit une lettre à tous les chefs d’Etat de l’Union européenne « en vue de protéger le football d’un mercantilisme qui l’assaille de toute part ». Quelques mois auparavant, c’était donc au tour des parlementaires européens de publier un rapport sur la question et d’affirmer que « le football ne fonctionne pas comme un secteur normal de l'économie», les « supporters » ne pouvant être assimilés à de simples « consommateurs ». Les députés européens s’en sont notamment pris au G14, réunion des clubs européens les plus riches : « le modèle européen du football, caractérisé par des compétitions ouvertes dans le cadre d'une structure pyramidale, dans laquelle des centaines de milliers de clubs amateurs et des millions de bénévoles forment le vivier des clubs professionnels de haut niveau, est le résultat d'une tradition démocratique bien ancrée dans la société tout entière ».

Les dérives du football professionnel européen sont innombrables et nécessiteraient bien plus qu’un post. Il faudrait parler de l’esclavagisme qui mine le football européen, de ces joueurs recrutés alors qu’ils n’ont pas atteint leur dixième anniversaire. Nous aurions également pu parler des droits télés : le prochain vainqueur du championnat anglais touchera à lui seul plus de 100 millions d’euros. Il nous aurait également fallu évoquer, la passivité des fédérations nationales, réduite au statut de simple « caisse enregistreuse »… selon les mots de Geoff Pearson, directeur des études du MBA « football industries », de l’Université de Liverpool.

Le problème est que le football, avec tout ce qu’il comporte d’excès et de débordements, s’est souvent révélé être un étonnant miroir de l’évolution de nos sociétés. Il devient urgent de ne plus sous-estimer l’évolution adoptée par ce sport et de revenir à davantage de raisons.