Le fleuve de la folie qui a engloutit la République Démocratique du Congo

Article publié le 30 mai 2016
Article publié le 30 mai 2016

CaféBabel s’est rendu à la dernière exposition du photographe belge Colin Delfosse : « The river that swallows all the rivers », une exploration rétrospective de la dictature féroce de Mobutu Sese Seko. Entre œuvres pharaoniques désormais abondantes et mélancoliques, portrait d’une génération complice.

La République démocratique du Congo (RDC) est une terre sans fin. Et le jeune et talentueux photographe belge, Colin Delfosse le sait bien, lui qui explore ce pays depuis 2009. Ancienne propriété privée de Leopold II, puis colonie, la République est gouvernée entre 1965 et 1996 par le dictateur Mobutu, grâce à l’appui de la Belgique et des Etats-Unis. Puis laissée à la misère et aux effusions de sang, la RDC est encore aujourd’hui le théâtre de guerres dans le paysage en constante évolution de l’Afrique centrale.

Suivant les traces du photojournalisme classique, Delfosse a documenté les élections et les conflits de la RDC et en a tiré un documentaire photographique raffiné, reflet de la vie quotidienne composée de groupes de musique, de pèlerins, de pasteurs évangéliques et d’agriculteurs. Ou encore sa rencontre fatale avec son désormais célèbre lutteur masqué, qu’il célèbre dans son livre publié en juin dernier : « Toute arme forgée contre moi sera sans effet ».

Toute arme forgée contre moi sera sans effet / Meek-Magazine.

Des destins éphémères pour des œuvres pharaoniques

Sa dernière exposition The river that swallows all the rivers, hébergée jusqu’au 3 juillet à BRASS – Centre Culturel de Forest (ndlr, Bruxelles), nous guide dans la folie des grandeurs de Mobutu. La salle lumineuse de cette ancienne usine de production d’électricité de Bruxelles accueille des images en grand format de sites industriels, sportifs ou résidentiels. Toutes pharaoniques et conçues pour rendre immortelle l’œuvre de l’ancien journaliste de Kinshasa, devenu premier dirigeant de la République, avide et féroce.

On avance alors entre les imposants travaux commissionnés par Mobutu : du stade où s’est déroulé la célèbre rencontre entre Mohammed Ali et George Foreman, à des stations satellitaires, des centrales hydroélectriques dans des piscines géantes, des mosaïques d’inspiration chinoise à des monuments commandés par la Corée du Nord. Tous, des projets inachevés, inutilisés ou qui fonctionnent très mal, manquant souvent de ressources nécessaires pour les maintenir en vie.

Notre regard se promène entre les projets d’architecture majestueux, dans lequel la figure humaine apparaît comme à la fois inadéquate et indispensable pour redonner du sens à cet état de délabrement général. Au vu de l’avancement de la dégradation des lieux photographiés, la présence humaine rend explicite l’inutilité et la décadence des pouvoirs à l’apparence infinie, mais destinés à se révéler éphémères.

Des portraits au bord de la mélancolie

Quels rêves d’éternité nourrissaient la mémoire de Mobutu ? Quelles forces ont pu alimenter ainsi la vision si éloignée de la réalité d’un pays appauvri de toutes ses richesses ? On trouve certaines réponses dans la petite salle qui abrite les portraits, et qui révèle la véritable force de cette exposition. Une fois à l’intérieur, des visages masculins émergent de l’obscurité. Ces visages qui de manière plus ou moins rapprochée, ont accompagné le dictateur dans sa folie des grandeurs. Parmi eux ; un agent de la société en charge de l’extraction des diamants, un infirmier de l’armée, un conseiller administratif, un champion de boxe, un ancien joueur de l’équipe nationale de football, dont les joueurs avaient été renommés « Les Léopards » par Mobutu.

Ces photographies, bien que s’attardant sur les marques laissées par le temps à ces corps, restituent la fierté des visages. En lisant les histoires de ces hommes ayant vécu des choix imprudents et des dons généreux du dictateur, émerge la mélancolie d’un passé en équilibre instable entre les rêves de gloire et le désastre imminent.

La recherche photographique de Delfosse nous aide à recomposer le puzzle d’un pays immense, en documentant les lieux stratégiquement oubliés, pour laisser émerger les souvenirs d’une humanité relégués aux livres d’Histoire. Pourtant complice des rêves et des vanités, Delfosse nous montre les intentions délirantes d’un homme ambitieux et cruel. Peut-être est-ce seulement grâce à cette enquête sur les aspirations et les craintes d’un peuple que l’on peut comprendre la vaine et sombre nature de celui qui les dirigeait.

Informations importantes : l’exposition The river that swallows all the rivers de Colin Delfosse peut être visitée à BRASS jusqu’au 3 juillet. Cette exposition s’insère dans le programme Parcours d’Artistes de la commune de Forest.