Le fil rouge entre 2002 et 2005

Article publié le 21 novembre 2005
Article publié le 21 novembre 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Pourquoi les banlieues brûlent-elles en France et pas ailleurs ? A la recherche du fil rouge qui relie la percée de Le Pen aux présidentielles de 2002, le « Non » à la Constitution en mai 2005 et les récentes émeutes dans les banlieues.

Cela fait des années que la France est sur le devant de la scène internationale en raison de ses choix politiques et de l’évolution de sa société. Davantage que tous les autres pays européens. L’Autriche a certes fait parler d’elle avec Jorg Haider, mais le parti du dirigeant xénophobe ne totalise plus aujourd’hui que 5% d’opinions favorables dans les sondages. Les Pays-Bas ont eux aussi voté « nee » lors du référendum sur la Constitution, mais le pays des tulipes ne s’est jamais autant identifié que Paris à un texte dont la paternité revient à l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing. Enfin, aucun Etat n’a connu, au cours des dernières décennies, une flambée de violence urbaine comparable à celle qui a embrasé l’Hexagone pendant 3 semaines. La France, plus que tout autre pays, vit actuellement la crise la plus nette de son modèle de société.

Ceux qui en 2005 ont voté « Non » avaient favorisé Le Pen en 2002

Il existe un fil rouge entre la percée de Le Pen aux présidentielles en 2002, le « non » à la Constitution et les affrontements dans les banlieues. D’après les chiffres d’un sondage IPSOS, il ressort que 63% de ceux qui ont voté « Non » le 29 mai dernier ont contribué à la catastrophe du 21 avril 2002 : 32% en votant clairement pour Le Pen et 31% optant pour un candidat de gauche autre que Lionel Jospin, empêchant ainsi ce dernier de franchir le premier tour. Ces deux familles politiques – droite réactionnaire et gauche conservatrice - avaient et ont en commun la peur de l’immigration. Le « plombier polonais » de Laurent Fabius sonne peut-être plus chic que les « bougnoules » de Jean-Marie Le Pen mais le fond est identique.

Plus alarmant encore, la relation entre le débat électoral de 2002, centré sur l’insécurité, et l’état actuel des banlieues. Sur la page d’accueil du site du Front National, Le Pen tente aujourd’hui de saisir la balle au bond en reprenant, accompagnée du slogan « Le Pen l’avait dit », une inquiétante vidéo utilisée lors des élections européennes de 1999, montrant un Paris sinistré, sauvé par la flamme tricolore, symbole du FN. Pourtant comme l’indique un récent sondage, c’est le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, candidat déclaré aux élections présidentielles de 2007, qui recueille la confiance des Français, avec 68% d’opinions favorables. Grâce notamment à une rhétorique de l’autorité et de la répression qui lui a même valu les compliments (et la jalousie) du président du FN, lequel ne peut qu’applaudir la prorogation de l’état d’urgence, l’expulsion des étrangers fauteurs de troubles, la déclaration de guerre faite à la « racaille » et la volonté de « nettoyer les cités au Kärcher ».

La corrélation la plus intéressante est peut-être celle qui existe entre le « Non » au référendum constitutionnel et la crise que traversent les banlieues, car elle met en lumière non seulement les préoccupations de la France xénophobe et logiquement anti-européenne de Le Pen, mais aussi le conservatisme dont fait preuve une bonne partie de la gauche, attachée à un « modèle social français » qu’elle voudrait graver dans le marbre. Une gauche qui après avoir rejeté cette Constitution « ultralibérale » en appelle aujourd’hui, encore et toujours, à « l’Etat Providence », pour résoudre le problème des cités.

La recette du dernier cocktail social français

Mais cette même gauche colbertiste devrait expliquer pourquoi, paradoxalement, le pays qui possède le régime social le plus généreux d’Europe est aussi celui où les problèmes sociaux se manifestent avec le plus d’intensité. Pour preuve, la guérilla urbaine de ces dernières semaines, mais aussi la mort de quarante-huit immigrés dans les incendies qui ont frappé les structures d’accueil inhumaines de la capitale entre avril et août. L’explication est claire : la France traverse une crise plus profonde que les autres pays car elle constitue un cocktail social explosif.

Premier élément, la crise économique dans laquelle sont plongées les banlieues, reflétant la ghettoïsation qui touche une grande partie de la population issue de l’immigration dans des quartiers invivables, construits à la hâte pendant les années 60. Le taux de chômage, selon l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (ZUS), y est de 20% -soit deux fois plus que la moyenne nationale-, et atteint même des pics de 40% pour les jeunes. Cette situation, déjà difficile en elle-même à cause des millions d’immigrés que la France a dû intégrer, est encore aggravée par le credo « républicain ».

Car ce leitmotiv incarne à lui seul le second ingrédient du cocktail : le mélange entre une rhétorique politique et un système éducatif visant à assimiler l’individu à la communauté nationale, ne tient aucunement compte de ses origines linguistiques, ethniques ou religieuses. Avec toutes les absurdités que cela comporte : enseigner à des classes multiethniques l’histoire de « nos ancêtres les Gaulois », parler des « événements » et non de la « guerre » d’Algérie ou interdire le port du voile dans des écoles composées principalement d’élèves musulmans. Et dire aux enfants et petits-enfants d’immigrés qu’ils sont tous des « citoyens français », alors qu’ils endurent des discriminations quotidiennes.

Troisième composante de ce « cocktail molotov social » qui menace l’Hexagone, l’idéologie étatiste : ce n’est pas un hasard si l’on emploie en France le terme d’« Etat Providence » pour désigner l’Etat social. Au lendemain de l’allocution télévisée de Jacques Chirac du 15 novembre, le quotidien Le Monde accusait même le président français de se « défausser » un peu trop facilement de sa responsabilité sur la société civile, en oubliant le rôle de l’Etat. Une attitude qui contribue, d’une part, à entretenir le mythe de l’omnipotence des pouvoirs publics et, d’autre part, à susciter une demande d’assistance encore plus forte de la part de couches de la population déjà largement subventionnées. Grâce à des allocations chômage distribuées de façon trop laxiste par rapport au reste de l’Europe.

Le modèle social à la française n’est plus adapté au monde d’aujourd’hui et la classe politique apparaît incapable de le réformer. Désormais la fronde couve. Le risque ? Interpréter cet énième signal d’alarme

comme un simple incident, à réprimer par des méthodes dignes de Le Pen.