Le féminisme européen : pas si important après tout ?

Article publié le 13 août 2015
Article publié le 13 août 2015

[OPINION] L’Allemagne, tout comme le reste de l’Europe, ne semble plus avoir besoin du féminisme moderne. Les antiféministes ont en partie réussi à prendre pied grâce à leurs positions radicales. Un plaidoyer pour la tolérance et la réflexion sur le féminisme dans les pays « éclairés ».

Venons-en aux faits : le débat sur le féminisme lancé récemment par Die Welt a tout bonnement tourné court. Le quotidien allemand s’ennuie manifestement à l’idée de penser au féminisme. Trois jeunes rédactrices ont été priées de prendre une position radicale concernant le sujet : pour/entre les deux/ contre. Résultat : des textes sauvages ont été écrits, des textes qui n’apportent rien de neuf en dehors d’une bataille dans la boue sordide. Mais pourquoi donc ?

Une jeune génération insouciante

Arrêtons-nous sur la position « contre » de la rédactrice Ronja von Rönne, on peut ici après tout faire un constat positif. Si une jeune femme qui a réussi dans la vie a aujourd’hui le sentiment en Allemagne que le féminisme n’a pas sa place dans sa vie (il lui importe peu, donc), parce qu’il lui est trop éloigné (bien, il la « répugne », mais nous ne voulons pas écrire de manière trop fâcheuse, cela a déjà été fait), alors, Alice Schwarzer (figure féministe allemande, fondatrice du journal EMMA, ndlr) les années à se lamenter ont tout de même apporté quelque chose ! Nous pourrions écrire sur la tombe d’Alice Salomon qu’elle n’est pas partie en exil pour rien, Ronja von Rönne n’a plus besoin de ses idées puisque elle peut aujourd’hui voter, elle peut choisir elle-même son mari, se faire avorter, elle n’a pas non plus besoin de présenter la signature de son époux ou de son père si elle veut accepter un poste comme devaient encore le faire les femmes en Allemagne jusque dans les années soixante-dix.

Réjouissons-nous donc pour Ronja von Rönne, elle se sent complètement sur un pied d’égalité, et si elle atteint quelque chose dans sa vie, cela n’a rien à voir avec son sexe mais avec ses performances. Cela voudrait dire que les femmes en Allemagne délaissent enfin leur position de victime. Si les jeunes femmes grandissent en Allemagne avec la certitude qu’il n’y a pour elles aucune limite à part les leurs, alors le féminisme a au moins apporté une chose en Allemagne : une chouette façon d’aborder l’existence d’une jeune génération insouciante.

La « terreur féministe » dans toute l’Europe

Il n’y a pas qu’en Allemagne que des individus comme Rönne, qui n’ont manifestement jamais regardé au-delà du bout de leur nez, déclarent que le combat pour l’égalité a été gagné. Elle a, en France, une alliée en la personne de Élisabeth Lévy, la rédactrice en chef du magazine Causeur, qui a rédigé un dossier appelé « Terreur féministe ». Dans une interview au Figaro, Lévy dénonce les néo-féministes qui d’après elle se battraient contre des structures dont on s’était déjà emparé et voudraient seulement « régenter les esprits et les comportements ».

La blogueuse, auteure et journaliste italienne Costanza Miriano joue les radoteurs chrétiens catholiques et s’intéresse par exemple au mariage, à la famille et aux rapports entre les sexes. Elle ne comprend absolument pas l’agitation autour de ses trois livres qui portent des noms comme Sposati e sii sottomessa (« Épouse-moi et asservis-moi ») et elle ne comprend pas non plus pourquoi la ministre de la Culture espagnole voulait interdire la vente de ces livres en Espagne. En décembre 2013, Miriano déclarait à la BBC News Night : « Je pense que les femmes qui demandent les mêmes droits que les hommes manquent d’ambition. Nous sommes tellement différentes des hommes. Nous n’avons pas besoin des mêmes droits, mais de droits différents ». Une preuve d’incapacité pour une Italie tout comme une Europe éclairée.

En plus d’autres « idoles » nationales, une campagne globale nommée « Women against Feminism » s’est établie en 2013 sur le Net. En raison de posts comme « Je suis contre le féminisme car j’aime quand les hommes me regardent » ou « Je suis contre le féminisme parce que mon copain me traite bien », le mouvement a cependant été critiqué. Les femmes n’auraient, d’après l’argument principal, pas compris le féminisme.

Ne pas oublier la réalité au-delà de son propre nombril

L’antiféminisme n’est pas nouveau : le jeune sociologue Hinrich Rosenbrock a mené une étude intelligente à propos des mouvements antiféministes. Il existe un mouvement antiféministe depuis qu’il y a le féminisme. Au départ, il voulait s’accrocher à la répartition traditionnelle des rôles. Aujourd’hui, ce sont plutôt les hommes en nombre important qui se sentent victimes du féminisme. Les rôles sont donc inversés. Les jeunes antiféministes européens ne veulent pas de discrimination positive mais veulent être reconnues pour leur volonté propre. Notons que ce qu’il y a de positif, c’est que les unes comme les autres s’efforcent d’être reconnues en raison de leurs performances et non en raison de leur sexe. Mais est-ce suffisant ?

Certainement pas, aussi longtemps qu’une jeune femme en Iran qui se bât contre la traite des esclaves et les crimes d’honneur et qui n’est même pas libre de choisir ses propres vêtements doit craindre pour sa vie. Certainement pas, aussi longtemps que des jeunes femmes issues de l’immigration en Allemagne comme Lareeb Khan sont étranglées par leurs pères parce qu’elles veulent choisir elles-mêmes leurs maris. Il est grand temps de regarder au-delà du bout de notre nez. Dans chaque position, nous ne nous soucions que de nous-mêmes.

La perspective du nombril fonctionne bien, surtout en Allemagne et tout va bien pour nous, trop bien, et ce, jusqu’à ce que ça explose. Ce n’est pas forcément la peine de s’intéresser à des scénarios aussi sombres que dans le nouveau roman de Houellebecq Soumission puisqu’il n’y a plus de féminisme, et en réalité il n’y a même plus de femmes, seulement des chattes bien gentilles qui, sans commentaire mais avec zèle, se tiennent à disposition. Le fait est que les femmes modernes - pour qui tout va tellement bien qu’elles n’ont plus besoin du féminisme - devraient peut-être apprendre à avoir peur et devraient être invitée à regarder un peu plus loin dans le monde.