Le fédéralisme pour démocratiser l’UE

Article publié le 11 mai 2004
Publié par la communauté
Article publié le 11 mai 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’UE n’a jamais autant couru le risque de perdre de vue l’ambition de l’intégration politique. La Convention ne suffit pas. Il faut plus.

A quelques semaines des élections, il faut rassurer les fonctionnaires du Parlement européen : en Europe, les institutions internationales ne meurent jamais, elles survivent en recyclant leurs bureaucraties loin des évènements et de l’Histoire. Ce fut le cas de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) qui, emblème de l’apaisement pendant la guerre froide, s’est désormais spécialisée dans le monitoring électoral. Ce fut le sort du Conseil de l’Europe, qui a reconverti ses ambitions post-conflit d’union politique toujours plus étroite entre les Etats européens, en promotion des Droits de l’homme à toutes les sauces, acides dans le Caucase et piquantes en Méditerranée.

Les outils de Monnet sont rouillés

Quant à l’UE, les Communautés européennes (d’abord) et l’Union européenne (ensuite) ont jeté les bases de la trêve la plus longue de l’histoire des guerres entre puissances européennes. Elles ont permis une croissance économique constante et équilibrée dans tout le continent. Elles ont permis aux régions les plus pauvres de se développer, de rejoindre et même de dépasser les régions les plus riches. Elles ont retiré à l’Etat-Nation l’arme de la xénophobie qui faisait des autres européens des inconnus plus encore que des étrangers.

Aujourd’hui pourtant, les outils de Jean Monnet, efficaces pour l’intégration du charbon et de l’acier, sont non seulement rouillés depuis des décennies, mais ils sont tout simplement inadaptés aux nouveaux défis et aux nouvelles opportunités de l’intégration européenne. Un système essentiellement consensuel, avec un parlement relégué en position subalterne, obligé de travailler entre Bruxelles et Strasbourg et sans véritables partis politiques. Un système privé d’un vrai centre de décision et allergique à la transparence. Un système qui peut permettre d’éviter une nouvelle guerre sur le Rhin, peut avantageusement remplacer une ligne Maginot, et peut également servir à trouver de l’argent pour subventionner quelque grand propriétaire foncier ami, mais ne réussira jamais à résoudre les problèmes de notre temps.

Etats-Nations hors du temps

Sur la prochaine guerre, sur le prochain référendum à Chypre, sur la prochaine attaque terroriste, sur les prochains impôts à payer comme sur la prochaine dévaluation de l’Euro, l’Europe de la Convention n’aura aucune possibilité de prendre de mauvaises décisions. Parce qu’elle ne réussira à en prendre aucune, prisonnière d’un système véritablement peu décisionnel. Un système qui risque de compromettre toute évolution possible dans le sens d’une union fédérale. Jamais auparavant l’Union européenne n’avait aussi dangereusement couru le risque de finir comme les autres inventions institutionnelles qui peuplent et repeuplent quelques belles villes de l’Europe continentale. Le Traité constitutionnel, signé Valéry Giscard d’Estaing, photographie une Europe qui survit à elle-même et à ses propres traditions constitutionnelles, désormais hors de l’Histoire. Pas étonnant si, dans ce contexte, la fuite de Byzance a déjà débuté. Les meilleurs, peut-être, parmi ceux qui ont vécu aux sommets de cette Europe ces dernières années, sont en train de décider ou ont déjà décidé de céder à l’appel de la forêt nationale. Avant la fin de leur mandat, Michel Barnier retourne à Paris, Ana Diamantopoulou à Athènes, Pedro Solbes à Madrid, Erkki Liikanen à Helsinki, Philippe Busquin à la capitale belge, Margot Wallström à Stockholm et le président Prodi – sans démissionner – vit depuis des mois les yeux et les oreilles tournés vers Rome. C’est l’épiphanie de la décadence d’une Europe qui met les meilleurs des femmes et des hommes en condition de préférer les carcasses des Etats-Nations désormais hors du temps, à l’Histoire.

Le professeur Marco Arnone démontre clairement que dans un monde où les rapports de l’Europe avec les nouveaux grands de la planète (Chine, Inde, Japon et Etats-Unis naturellement), seront toujours plus décisifs, l’Union ne pourra plus se plier aux intérêts de l’une ou l’autre petite puissance nationale et donner des subventions pour les vaches, plutôt que de lever l’embargo sur la vente d’armes à la Chine communiste. Les trucs de Jean Monnet ne servent plus à rien aujourd’hui !

Du reste, les nouveaux Etats membres d’Europe orientale et méridionale n’accepteront jamais une Union aveuglée par les débordements nationalistes de la veille Europe ni ses intérêts croisés et même incrustés. Ils ne ralentiront jamais leur infatigable développement social et économique simplement pour chanter l’Hymne à la joie, comme l’écrit dans ce dossier Piotr Maciej Kaczynski.

Démocratie + fédéralisme = Etats-Unis d’Europe

Pour répondre à ces grands défis – qui appartiennent au présent et pas seulement au futur – les Européens n’ont pas besoin de cette Convention, ni de dirigeants si littéralement irresponsables. Les Européens – et pas seulement l’Europe – ont besoin d‘un Parlement élu directement par tous les citoyens avec des pouvoirs décisionnels importants, qui fasse contrepoids à un Conseil qui représente les intérêts des Etats. Ils ont besoin d’un gouvernement avec de réels instruments de direction politique, dont le président soit responsable d’une façon ou d’une autre devant les citoyens. Ils ont besoin de partis transnationaux qui s’affrontent loyalement pour former des majorités stables et en mesure de prendre des décisions dans toutes les conditions, même si le ministre de la Défense luxembourgeois a un rhume. Les Européens ont hâte de rire de leurs gouvernants, ils ont hâte d’être scandalisés en lisant les enquêtes menées par des médias européens indépendants du pouvoir politique. L’Europe a besoin de la démocratie qu’elle s’est prêchée à elle-même pendant deux années inutiles de Convention et qu’elle continue de prêcher, toujours moins écoutée, aux quatre coins du monde. Cette démocratie européenne, avant que Monnet n’ait pensé au charbon et à l’acier, Altiero Spinelli, Ernest Rossi et Eugenio Colorni l’avaient appelée Etats-Unis d’Europe.

Laissons le Conseil de l’Europe à Strasbourg et aux Droits de l’homme. Laissons le ciel gris de Bruxelles à ceux qui aiment cette Europe impossible. Laissons la Byzance décadente à ceux qui, comme Valéry Giscard d’Estaing, n’aime pas la Turquie. Donnons une chance à la démocratie et à la fédération européenne, partout ailleurs. Laissons mourir, ou vivre vraiment, cette Union européenne.